(Nouvelle publiée dans Langue vive n°5 en décembre 2009)

Il ne fait plus aussi froid qu’il y a quelques jours.

 

Il y a moins d’un mois, on pouvait voir la longue chaîne de l’Ankaratra, bordant le sud des Hauts-plateaux centraux, toute blanche du gel matinal. Parmi les lève-tôt, certains, ceux qui n’en souffraient pas, ceux qui avaient dormi dans des demeures avec cheminées, dans des vêtements confortables, en vérité de rares privilégiés, ont frissonné un temps de cette exotique sensation générée par l’alliance du froid et du merveilleux ; les autres, tous les autres, ont attendu. Le temps qu’il fallait pour que cela se passe, qui surajoutant les vieilles frusques, qui ayant ressorti des bouillottes de grand-mères, qui improvisant des modes de chauffage dangereux à base d’équipements chinois dans des habitations faites pour des températures plus élevées. Et ça s’est passé.

 

La nature dans sa clémence tropicale n’a emporté que quelques sans-abris, des vieux déjà vieux, des enfants mal nourris, des bouches sûrement surnuméraires et Hervé, le fou du marché d’Alakamisy. Dans les média, il n’y a eu que quelques entrefilets à propos de la « neige » sur l’Ankaratra (rien sur Hervé, bien-sûr !). Toutes les colonnes des journaux, à part les encarts publicitaires, restent occupées, occupées comme les toilettes lorsqu’il y a quelqu’un dedans, ainsi depuis le début de l’année, par la lutte des mouvances pour le pouvoir. Certainement, un ministre de l’accusation jetant à la vindicte des noms de « terroristes » accroche davantage qu’un ministre de la population pauvre distribuant des couvertures. Certainement, ils ont déjà assez à faire. Ils ne sont là qu’en transit, il faut qu’ils fassent au plus vite. Ils ne se cachent même plus. Ils n’ont aucun scrupule. Ils auraient pu en profiter pour détourner l’attention, un nuage d’études pour le développement, on ne pouvait les accuser de complot. Ils auraient fait avancer le schmilblick. Des hommes sérieux se seraient penchés sur la question de savoir comment les quelques feuilles d’arbres qui ont réussi à passer l’hiver transmettront aux nouveaux bourgeons l’évolutive loi des saisons. Des petits malins se seraient affûté le cerveau en esquissant des projets pour faire payer aux bailleurs de fonds étrangers les effets du changement climatique. Que dalle ! Aucune imagination ! Le ministre de la milice et du vol autorisé a juste accusé l’opposition de détruire la couche d’ozone avec les bombes artisanales. Un temps. Ils sont vite retournés à leur besogne. Les autres avant eux ont eu des années, une, voire deux décennies, pour se constituer une réserve sûre, un compte dans une banque près d’un grand lac, un immeuble, un hôtel particulier dans les quartiers d’une capitale à côté d’un bois qui coûte cher. Eux, ils ont quelques mois. Ils sont dans la mouvance. Ils jouent à la chaise, il faut être assis, peu importe avec qui, pour tirer lucres d’à peu près n’importe quoi, mais surtout pas pour s’émouvoir des intempéries, hors d’Antananarivo de surcroît. Quelques ONG ont élevé la voix mais la grande braderie de Mahamasina a ouvert ses portes, et personne n’a entendu. Les autres continuent à faire leur pute.

 

Le soleil à la vue de l’hiver qui s’éloigne tape bonbon. Il est midi. Les tenues légères volent autour des corps et affolent les esprits.

 

- T’as vu celle-là ?!! Quelle salope ! Je te m’la fais sucer mon zob ! Ah ! Mmh … Elle est bonne, mmh… mais quelle snob !... Quoi, tu ne trouves pas que c'est une sacrée pute ?!! Il faut te le dire autrement, c’est ça ? C’est que toi tu fais de la littérature pour dire tout ça. Désolé, j’ai les yeux obturés par la connerie. Je ne vois que ça. Il faut que je me rince l’œil, tu comprends. Et qu’ensuite je me gargarise !... Tu crois quoi ? Qu’une fille comme ça attendrait que je fourgue mon stock dans mon C 15 le soir et qu’elle apprécierait une soupe chinoise au resto du coin avant de me faire une fête dans mon deux-pièces en dessous de chez mes vieux ? On peut rêver mais moi je veux te dire, des filles comme ça, t’as vu, elle n’a même pas levé le regard sur nous, à peine si elle a regardé nos démarques, et pourtant on arbore Esprit, Manoukian, Derhy… Des filles comme ça, ça ne sort qu’avec des placés, grassement payés, indice au-dessus de 40 000, avec des avantages en nature, villa avec gardes et domestiques, 4x4 avec chauffeur, jamais avec des gars qui tirent péniblement à 2000 comme nous ! Nous, au mieux, on doit se contenter de celles qui marchandent dur malgré leurs primes de représentation, de celles qui sont devenues trop maigres ou trop grosses à force de trop bosser, en tous cas les pieds mal foutus à force de démarcher en talons. Tu vois celle-là, elle ne doit pas marcher plus de vingt mètres avec ses escarpins, je vois bien le genre, elle doit se la jouer sexy à les enlever pour conduire sa voiture de sport et à faire loucher les portiers quand elle les remet pour descendre. Pour elle, on est comme des mateurs de pornos pour la playmate du jour, on n’existe pas.

ton_monde_tana

Je passe ma vie sur le net. J’achète et j’y commente mes achats. Tous mes amis sont sur FB. Daddy en m’offrant une connexion sans fil illimitée m’a ouverte sur la vraie vie. Je ne ferme jamais le réseau. Je ne sécurise pas. Je reste branchée n’importe où. Sauf à la braderie, et encore !

 

A la braderie, je croise des tas de gens, des connaissances, des copines. On compare et on commente nos achats, on dit du mal des mecs radins et on continue à tourner. Quand je peux, je ne rate pas un jour de braderie. Il y a des jours, je fais trois, quatre tours. Je connais tous les stands, les gens qui les tiennent, les vendeurs, les vendeuses.

 

Lise, par exemple, elle est devenue une copine. J’ai l’impression qu’elle me porte chance. Je l’ai rencontrée un peu avant de rencontrer Daddy. C’était il y a quatre ans. Depuis, Daddy est mon régulier mais elle, elle a changé huit fois de magasin. Entre la braderie de mai et la braderie de septembre, elle trouve le moyen de changer de patron, de se débrouiller pour qu’il se présente à la braderie et qu’elle le représente. Je ne sais jamais quel stand elle va tenir mais dès que je la trouve, je lui achète toujours des trucs. Des fois je me lève le matin et je me dis, je commence en passant chez Lise. C’est elle qui m’a vendu ma croix en or qui ne me quitte plus. Quand c’est des vêtements, je les garde au moins pour deux soirées, les autres au bout d’une fois je ne les sors plus du placard.

 

Il y a aussi le couple qui vend des complets-vestons pour hommes, que des costards, même pas une chemise, ni pochette, ni cravate, que des falzars. Évidemment, je ne leur achète jamais rien mais à force de tours, on se connaît un peu. Quand je suis venue avec Daddy, une fois, j'ai voulu lui faire faire des essais mais il n’achète pas ses costumes dans une braderie, de quoi il aurait l’air, il a dit… mais d’un mec en costard pardi ! Les mecs sont des fois vraiment bizarres.

 

Regarde les deux mecs du stand « De l’été dernier ». En vrai, le nom de leur magasin c’est Modern Touch, c’est moi qui l’appelle comme ça parce que tu n’y trouves que des collections de l’été dernier : les baggies quand tout le monde en était à mettre des fleurs sur les pattes d’ef, les tuniques asymétriques quand on est revenu aux dos-nus, les talons compensés quand la mode est aux talons plats. Une copine de FB, Brigitte, qui fait aussi les braderies, a compris tout de suite de qui je voulais parler quand je les ai mentionnés dans mon tour. Bref, ils sont vraiment ringards. Il y en a un qui cause tout le temps et l’autre qui ne l’ouvre jamais. Ils sont marrants. Celui qui se tait semble toujours dépité par ce que lui débite le bavard ; pour autant ça n’arrête pas celui-ci. Brigitte s’est plainte sur le mur comme quoi il sortait des âneries qu’il croyait drôles, et que si elle n’avait pas rétabli des distances, il lui parlerait aussi avec les mains. Elle avait titré son troisième tour de braderie ce jour-là : « Too much l’été dernier ! »

total_tana

- Je vais partir !

- Ah bon ?!! Je viens à peine d’arriver ! Tiens, il y a même ton poisson frit salade qui arrive.

- Mais c’est pas ça. J’ai changé de table pour toi, t’as pas remarqué ?

- Mais quoi alors ? C’est quoi je vais partir ?

- Je vais m’en aller d’ici, c’est pas une vie ce que je mène ici.

- Ah bon ! Et ailleurs ? Qu’est-ce que tu vas faire ailleurs ?

- Je vais bosser.

- Bosser ?!! Tu vas bosser où ?

- Au Liban.

- Au Liban ?!! Qu’est-ce que tu vas faire au Liban ?

- Je vais bosser dans une famille, 150 dollars par mois, nourrie et logée, je me suis engagée pour cinq ans.

- Et ben dis donc, ça a l’air bien engagé ! Mais cinq ans ! C’est long !

- Là tu penses trop à toi là !

- Mais c’est… c’est loin, je veux dire il peut t’arriver n’importe quoi là-bas, personne ne sera au courant, ils peuvent t’enlever, te réduire en esclavage, te… t…

- M’obliger à faire la pute, tu veux dire ?

- … Ouais ! Mais c’est pas comme ici !... Ils vont te droguer là-bas !... Il y a la guerre au Liban !

- Je vais aller dans le nord, c’est une région où il n’y a pas la guerre. Une amie en est revenue, c’est elle qui m’a filé le plan. Une fois, il y avait eu la guerre dans leur région, ils se sont déplacés, ils payent bien. Elle est rentrée il y a trois mois, elle s’est acheté une maison.

- C’est une amie, une vraie ? Tu peux lui faire confiance ?

- Elle a grandi dans le quartier, elle a construit dans le quartier, je la connais, elle ne raconte pas des craques… Et puis il faut bien que je fasse quelque chose, tu ne vas pas m’embaucher, toi ?

- C’est pas possible, tu sais bien !

- Tu vas pas me marier, non plus ?!! Ha ! Ha ! Ha !…

 

Tu vois, c’est le Liban ou le mari vazaha par internet ! Y’en avait un, il m’avait proposé d’élever ses cochons avec lui ! Une grosse ferme j'sais pas où, 300 ou 3000 têtes, j’sais plus, et des hectares de pommes de terre, il ne m’a pas vue !

 

… A mon retour du Liban, je pourrai m’acheter une maison ou deux, je louerai des chambres d’hôtes, je pourrai même me faire un trousseau d’enfer !

 

J’appuie sur le bouton allumer. Des petites lumières bleues clignotent avant que l’écran ne luise doucement. La bande-son de miracle qui fait office de porte se fait entendre. Je clique sur mon prénom, il y a un con qui n’arrête pas de tourner autour de la flèche. Les dossiers s’affichent mollement. Puis une légion d’erreurs déferle, une clé ayant expiré, une non renseignée, un pilote bloqué en raison de problème de compatibilité. Je me contente de miser sur la croix à chaque coup et je retrouve la sérénité d’un écran sans nuage. Je fonce sur Mystery Case mais ma session d’essai a expiré. Je regarde à peine la flèche pour acheter l’intégrale. J’essaye Entrer la clé d’enregistrement. Une voix sexy, Merci de saisir votre E-mail et la clé d’enregistrement que vous avez reçue. Je tape mon adresse et puis je me dis De la musique d’abord. Jusque là tout va bien. Une fenêtre Update clignote dans le coin tandis que le souffle de Miles fuse de la machine. Je tente mon anniversaire suivi, au hasard, de SX. Incorrect. Réessayez. Je tape encore le jour de ma naissance et ne rajoute rien. C’est mon vrai code. Le seul dont je suis sûr de me rappeler toujours dans n’importe quelle situation, mais je ne clique pas sur OK. J’annule. Je monte le son. Suis chaud. Je vais me taper Second Life. Un bide. Aucun réseau. Les voisins ont crypté leur accès. Le réseau est configuré pour ne pas diffuser leur nom. Fait chier. Je mets aussi une croix sur tout ça. Miles heureusement déchire. Ouais. Dans le Tiers-monde, un ordinateur c’est une boîte à musique. Je mets un DVD XXX, un pirate acheté en haut d’Analakely. C’est tellement pourri qu’en attendant que ça récupère les métadonnées j’ai le temps d’aller pisser et de faire plein d’autres choses en fait. Quand je reviens, il me signale d’ailleurs prévenant que le fichier est illisible ou n’existe pas. Et comment ! Je clique quand même sur OK. Les vagues de Néro n’apparaissent pas. Seule la fenêtre Update dans le coin clignote jaune. Media Player ? A quoi je m’attendais ? Qu’il s’ouvre sur la playmate de ma vie ? Que dalle ! Miles s’est même tu. L’écran s’est éteint tout seul. J’insiste pas. De toute façon, il va falloir s’occuper de la voiture.

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Gros 4x4 noirs, avec des plaques d’immatriculation provisoire ou encore sans numéro du tout. Ceux-là, je ne les arrête plus. Des véhicules sans carte grise, dérobés à un parc administratif et détournés de leurs objets, distillant la terreur dans leurs déplacements arbitraires.

 

Au début, ils exhibaient avec impudence un papier marqué FIS, puis quelques temps après, ils m’ont fait comprendre qu’ils n’aiment pas qu’on les interpelle, après m’avoir jeté avec un air méprisant FIS comme un serpent à la figure ; ces derniers jours, ils foncent et manquent de vous écraser, ils ne plaisantent pas et tirent en l’air pour un rien, estimant avoir ainsi désormais le droit de tirer sur vous. Je préfère en fait travailler dans les secteurs où ils n’ont pas à venir. Mal-à-propos, ils ont leurs propres têtes ; des têtes de rapaces.

 

S’ils passent et que t’es en train de racketter un chauffard par principe – il y a toujours quelque chose à reprocher à un conducteur ou à son véhicule – ils viennent te piquer le fruit de ton travail. Et pas 30%, tu rigoles, pas juste la moitié, même pas 90%, la totalité, ils te le prennent. Des vrais rapiats sans pitié. Leurs chefs doivent leur faire pareil. Et le chef de leurs chefs… et plus ça s’élève et plus ça pue, ces merdes qui rebondissent. Bref il vaut mieux être ailleurs.

 

J’étais donc peinard au milieu du quartier populaire d’Ankazomanga. J’alpaguais tranquillement un marchand de nems ambulant, histoire d’exciter un peu mon estomac, j’adore, emballés dans une feuille de salade, quelques feuilles de menthe et une tige d’oignon vert, la petite sauce vinaigrette, piment, lorsqu’un 4x4 noir tout gyrophare dehors s’amena dans ma rue qui est également une ex-sortie de la ville pour l’aéroport (maintenant la ville va jusqu’à l’aéroport). C’était un samedi, jour de mariage, les gars étaient tout en noir, et casqués pour ceux qui se perchaient avec leurs fusils d’assaut sur le toit. Ils roulaient à vive allure, entre les deux files de voitures qui s’écartaient soigneusement. Je les ai vus, et j’ai baissé la tête pour réensaucer scrupuleusement le reste de ma feuille de salade, je me suis même attardé pour le piment (ce qui est exagéré pour une vulgaire verdure). Je priais pour qu’ils aillent leur chemin mais j’entendis un grand coup de frein derrière moi et sentis le museau sombre à la hauteur de mon aine. Je me retournai et un gars avec une dent en or qui brillait dans l’ombre de la cabine me jeta sans sourire ni bonjour :

 

- Tu arrêtes la circulation ici !

- Ici ?

- Ici. Le Président va passer. T’arrêtes la circulation ici.

- Euh !... Laquelle ? Celle qui vient du nord ou du sud ?

- T’arrêtes tout !

- T’arrêtes tout, on te le dit, connard ! a rajouté un casque armé là-haut.

Puis, le véhicule est reparti laissant un nuage noir ainsi que deux casques armés qui avaient sauté à mes côtés. Ils me dévisageaient sans aménité. Je leur rendis leur regard avant de me mettre au milieu de la rue. J’arrêtai les voitures des deux côtés en levant les deux bras en croix. Il y en a eu un qui a cru devoir faire le malin. Il roulait doucement mais sûrement, la tête dehors, jusqu’à ma hauteur, pour demander pourquoi, parce que lui il doit trouver de quoi croûter. Les deux casques ont armé leurs armes et le gars s’est tu et a rentré sa tête. Dans l’autre voiture, de l’autre côté, c’était des karanas, ils n'allaient pas moufter. Ils aiment la tranquillité et payent pour ça. On mange tous dans leurs mains mais attention il faut respecter la hiérarchie, les gros poissons pour les gros pêcheurs, les petits entre eux. Présentement, le 4x4, dernier modèle japonais à 7 places, couleur caramel comme il y en a tant (c’est fou l’argent qui roule dans ces rues pourries de Tana !) : c’est nettement au dessus de ma condition. Au moins du 20 litres au cent. Je fis semblant de ne pas les voir non plus.

 

Je restais au milieu de la route les bras ballants, comme si j’attendais une apparition. La question ne manqua pas de fuser. Je fis comme si je n’avais rien entendu. Quand le petit malin, élevant la voix, attira l’attention des casques armés, je lui demandai de répéter.

 

- Je ne mets pas en doute vos compétences, s’excusait-il déjà, ni les ordres justes que vous avez reçus (il sait parler à un flic !), mais je voulais seulement savoir (il ne connaît pas encore les gars du FIS) de quel côté viendra le Président.

- Oh oui, au fait ? fis-je hypocrite. Il passera par où, le Président ?

- … On ne sait pas, finit par avouer un des casques armés au bout d’un moment. Puis il ajouta : l’ordre était d’arrêter les voitures sur cet axe et sur l’axe qui croise celui-ci, plus loin.

- Ah ?!!

- Le Président va à Maputo, précisa-t-il. Il viendra d’ici s’il s’en va directement de son bureau pour l’aéroport ; sinon, s’il passe d’abord par chez lui, il viendra de l’autre axe. Il faut arrêter la circulation sur les deux axes.

 

Les conducteurs, les badauds et moi-même, le regard rivé qui sur les canons, qui sur le casque rutilant, qui sur les musculatures, avons essayé de comprendre l’éclaircissement apporté en hochant la tête. Il faut croire que ça n’éclairait pas vraiment. En tous cas, des signes d’impatience se firent sentir derrière : des interpellations, des jurons étouffés, des coups de klaxon. Je regardais les casques armés sans bouger. Ils longèrent chacun de leur côté les files de voitures en expliquant, peut-être que le Président va passer là ou là. Des voitures de tête, celle du petit malin et le 4x4 japonais, les tentatives de désobéissance devinrent plus franches.

 

- Si le Président arrivait, dit l’un, il ne pourrait pas passer parce que nous bloquons la route !

- La circulation est complètement bloquée, dit l’autre.

- D’un côté comme de l’autre, renchérit le premier.

 

Je continuai à fixer l’horizon.

 

- On ne peut plus reculer, dit le petit malin. Si on peut faire de l’espace entre la voiture de Monsieur et la mienne, on fera un passage pour le Président… mais on ne peut plus reculer !

- A qui la faute ? (il m’énerve celui-là). Il fallait s’arrêter là où je vous ai indiqué au lieu de faire le malin !

- C’est vrai, Monsieur l’agent, je m’en excuse, mais si vous laissiez circuler quelques voitures des deux côtés, le Président passerait sans problème d’où qu’il vienne.

- Moi, j’obéis aux ordres, je m’esquive en désignant de la tête les casques armés.


Pendant ce temps les baleines meurent dans le sud. Un navire marchand turc, le Gulser Ana, vraquier de 189 mètres de long, s'est échoué au large des côtes du sud de Madagascar, fin août. Sa cargaison composée de 39 000 tonnes de phosphates et 7000 tonnes de lubrifiants s’est déversée en mer. Le naufrage a provoqué une pollution marine grave avec l’apparition de la marée noire sur les plages et des poissons morts flottant dans l’eau.

 

Dans les média, il n’y a eu que quelques entrefilets à propos de la catastrophe écologique. Toutes les colonnes des journaux, à part les encarts publicitaires, demeurent occupées, occupées comme les toilettes lorsqu’il y a quelqu’un dedans, ainsi depuis le début de l’année, par la lutte des mouvances pour le pouvoir. Certainement, un ministre de l’accusation jetant à la vindicte des noms de « saboteurs » accroche davantage qu’un ministre qui empêche les autochtones de manger la viande des baleines échouées. Certainement ils ont déjà assez à faire. Ils ne sont là qu’en transit, il faut qu’ils fassent au plus vite. Ils ne se cachent même plus. Ils n’ont aucun scrupule. Ils auraient pu en profiter pour détourner l’attention, un nuage d’études pour la sauvegarde de la biodiversité, on ne pouvait les accuser de complot. Ils auraient fait avancer le schmilblick. Des hommes sérieux se seraient penchés sur la question de savoir comment les poissons respirent dans le pétrole. Des petits malins se seraient affûté le cerveau pour faire monter la sauce de l’indemnisation. Que dalle ! Aucune imagination ! Le ministre de la milice et du vol autorisé, encore lui, je ne suis pas sûr qu’il soit ministre d’ailleurs, en tous cas c’est une haute autorité (de la milice et du vol autorisé), il a accusé l’opposition de vouloir déstabiliser la mouvance gouvernante quand elle clame que des tonnes de phosphate à la mer, ça fait du dégât. Un temps. Ils sont vite retournés à leur besogne. Ceux avant eux ont eu des années, une, voire deux décennies, pour se constituer une réserve sûre, un compte dans une banque près d’un grand lac, un immeuble, un hôtel particulier dans un quartier d’une capitale à côté d’un bois qui coûte cher. Eux, ils ont quelques mois. Il y en a un qui a réussi : en quatre mois, il a eu son petit immeuble en France ; ça y est, il y est, il a arrêté la mouvance. Les autres continuent à jouer à la chaise, il faut être assis, peu importe avec qui, pour tirer lucres d’à peu près n’importe quoi, mais surtout pas pour s’émouvoir des baleines. Quelques ONG ont élevé la voix mais les hautes autorités ont montré qu’elles n’étaient plus d’accord sur les accords d’il y a quelques semaines, et personne n’a rien entendu d’autre. Elles continuent à faire leur pute.