Installation-performance présentée au Musée historique de Villèle, St-Gilles-Les Hauts, La Réunion, dans le cadre de la cinquième Nuit d'Art de Pleine Lune (5ème NAPL) organisée par l'Association Cheminements, ce 18 juin 2011.

Tany fady III-cabinet

En réponse à l'appel à projet de Cheminements, je voulais remettre sur le tapis le problème du foncier à Madagascar (cf. Tany fady I et II) mais cette fois-ci dans nos rapports avec l’étranger, à l’autre : évoquer les peurs et les convoitises qui s’y rattachent, extirper les rapports au sacré, à l’in­terdit, à l'argent auxquels la notion de tanindrazana (la terre des ancêtres) renvoie. Dans cette perspective et dans un contexte de crise politique permanent, j'ai annoncé vouloir faire comme tout le monde en bradant la terre malgache. On peut évoquer ici des noms d'affaires scandaleuses (Daewoo, bois de rose, permis d'exploitation minière, etc.) et les turpitudes de certains fonctionnaires et autres agents de l'État chargés de gérer des domaines publics qui les gèrent comme leurs propriétés privées. Plus généralement, on peut remarquer en ce temps de misère, notre propension à tout brader, la terre, les forces productives, les femmes, les enfants...

Le projet prévoyait l'installation d'un cabinet de marchand, de faux notaire et de vrai juriste, à l'accueil du Musée, derrière un rideau transparent formé de petits sachets de terre rouge de Madagascar, où l’on peut lors de la performance nocturne, négocier l'achat ou la location d'un peu de cette terre interdite. Chaque acquéreur reçoit alors un lé numéroté avec son acte authentique.

La réalisation de l'installation a rencontré des problèmes techniques, lesquels ont suscité des réactions élémentaires rendant nécessaire l'adaptation d'un concept autre pour la performance renforçant paradoxalement le titre Tany fady, terre sacrée ou terre interdite.

A cause des réglementations phytosanitaires, la terre de Madagascar n'a pu être introduite à La Réunion. J'ai dû chercher un succédané sur place et, me rappelant de mes vagabondages dans les hauts lieux du marronnage, j'ai trouvé une belle terre aussi rouge que la terre malgache à Piton Rouge. Le temps, à la pluie, m'a fait prendre de la terre bien mouillée, presque de la glaise. Au Musée, ne pouvant la faire sécher devant l'accueil, je l'ai étalée sous un ventilateur dans une pièce de l'hôpital des esclaves. Je n'en commençais pas moins à la charger dans des gaines en plastique pour former une ribambelle de petits sachets de terre ; une poignée de terre, un coup de thermo-colleuse, une poignée de terre, un coup de thermo-colleuse, etc., un lé au bout d'une trentaine de poignées, une dizaine de lés au bout de la journée, une tâche simple et répétitive propice à la méditation ... si tout se passe bien.

Tany fady III-hôpital des esclaves

Au bout de quelques jours de travail, douleur au dos et changement radical du projet : je ne brade plus la terre rouge, je ne peux pas la vendre. Je vais la donner car l'argent ne peut pas être le médium de l'échange que je recherche. L'acquéreur doit proposer autre chose en rapport avec pourquoi je ne peux pas vendre cette terre de Piton rouge, chargée au sein de l'hôpital des esclaves au Musée historique de Villèle. Qu'est-ce que l'autre veut en faire ? La performance consiste ainsi à déterminer les termes de l'échange.

 

Au cours de la Nuit d'Art de Pleine Lune durant laquelle près de 2000 visiteurs ont arpenté les espaces du Musée, 22 personnes ont acquis des lés de Tany fady III en échange d'engagements moraux, esthétiques ou poétiques, parfois très personnels. Quelques exemples sont cités ci-dessous avec l'accord des concernés.

 

Ghislaine Bessière, représentant l'Association Rasine Kaf, s'est engagée à intégrer le lé n° 180611-A dans la commémoration de la révolte des esclaves de St-Leu, dont certaines péripéties historiques se sont déroulées à Piton rouge, lieu d'origine de la terre.

Aurélie M., restauratrice d'art, s'est engagée à utiliser la terre rouge du lé n° 180611-E comme pigment dans sa peinture représentant des constructions malgaches à ne pas oublier.

 

Max et Agnès, un jeune couple des Colimaçons, se sont engagés à mélanger la terre rouge du lé n° 180611-F à la terre noire de leur potager pour devenir ainsi leur premier bien commun.

 

Aurélia M., artiste plasticienne s'est engagée à intégrer la terre rouge du lé n° 180611-G dans une prochaine sculpture qui s'appellera Tany fady.

 

Isabelle B., médiatrice culturelle, s'est engagée à offrir le lé n° 180611-I à l'élu de la Région Réunion en charge de la culture, afin qu'il n'oublie pas le lien fondateur qui relie Madagascar et La Réunion.

 

Philippe P., metteur en scène, s'est engagé à mettre le lé n° 180611-N au milieu de son salon traversé de lumières pour honorer la terre mère et les ancêtres.

 

Éric A., médiateur social, s'est engagé à offrir le lé n° 180611-K à Madame Baba de Rivière St-Louis, malgache de 93 ans qui n'a jamais vu Madagascar mais pratique régulièrement des Services Kabaré en hommage à ses ancêtres malgaches.

 

Anne C., pépiniériste à ses heures, s'est engagée à se servir de la terre rouge du lé n° 180611-M pour faire ses boutures de citronniers.

 

Léna D. a reçu pour sa fille Sasha le lé n° 180611-R et s'est engagée à faire fleurir la vie avec.

 

David M. s'est engagé à offrir le lé n° 180611-V à son filleul passionné de minéralogie pour lui faire connaître la belle terre de Piton rouge.