Ceci est la transcription de paroles jetées dans l’euphorie autour d’une table ronde,

à Cerisy-la-salle, en juillet 2006

 

Cette matinée est consacrée selon le programme du colloque aux témoignages de jeunes auteurs. J’ai eu beaucoup de plaisir à entendre chacun parler ici. Merci de m’avoir invité à participer, bien qu’a priori je me suis demandé pourquoi moi.  

Commençons par le mot « auteur ». Mes rares nouvelles publiées le sont dans des recueils qui m’accordent à peine une visibilité. Les éditeurs ne s’engagent pas pour l’instant sur mes romans. Je me prétends tout de même écrivain. Un écrivain sans livre donc, comme beaucoup de littérateurs malgaches. Cet état me rattache aussi peut-être à la catégorie « jeune » : la jeunesse de mon œuvre, très jeune. Dire les balbutiements serait plus exact. On pourrait bien sûr évoquer mon âge. J’ai coutume de dire que je suis né après les indépendances. S’agissant ici de parler de Léopold Sédar Senghor, enfin, on y arrive, il est question ici de témoignages. À charge ? À décharge ? Je me prononcerais plutôt à défaut : j’avoue, je n’ai connu Senghor qu’avant-hier !  

Je le regrette. Je regrette que Senghor ne fasse pas partie du programme scolaire à Madagascar. Il y avait bien Fanon et ses Damnés de la terre. J’ai vu aussi le Roi Christophe joué par mes aînés. Mais point de Senghor. Je regrette encore de ne pas avoir eu assez de curiosité pour aborder par moi-même son œuvre. Pourtant j’ai beaucoup lu. C’est la passion de la lecture qui m’a amené à l’écriture. J’écris parce que dans tout ce que j’ai lu, je ne me suis jamais vraiment retrouvé. Peut-être que si j’avais lu Senghor, j’aurais mis la langue française en bouteille, l’aurais bue, m’en serais saoulé jusqu’à plus soif, au lieu de me torturer à l’écrire comme je le fais (à chaque mot, je consulte gros Bob, à chaque phrase, je verbifie dans Bescherelle). Car Senghor et moi (certes je ne pourrai jamais être agrégé de grammaire), et vous ici, nous partageons bien cette langue, comme me l’a justement rappelé Dominique en me conviant à ce colloque.

J’ai toujours écrit en français. Spontanément. Il est vrai j’ai toujours lu en français. Pas exclusivement. J’ai lu Enid Blyton en français. De même que Brautigan et Gombrowicz. J’ai même écouté le blues en français (« Toute la musique que j’aime… »). Je lis, j’écris, bien sûr en malgache. Mais vers dix ans, quand la première fois je me suis attablé devant l’Olivetti de mon père, à boîtier rouge comme celle de Carol Oates (ça je l’ai su plus tard), je ne me suis pas posé de questions. Cela commençait ainsi : « Le feu incendiait la brousse… ». Texto. Mon principal problème consistait alors dans la description de mes copines dans mon Club des quatre : Hamintsoa était-elle brune ? Haingo avait-elle la peau claire ? blanche ? À l’évidence, elles ne pouvaient pas être noires. Quant à moi, il a fallu que je débarque à Paris à vingt ans pour découvrir que j’étais nègre. Et encore, Senghor dont je connaissais juste le titre de l’Anthologie me dénègrait, me refusait cette définition des « obtus » (Gombrowicz) !  

Je suis resté en France depuis. Je suis devenu l’autre, ici mais aussi là-bas quand j’y reviens. Ce dé-placement de l’autre côté du miroir ne m’a pas laissé indemne. J’ai mis du temps à examiner et comprendre mon image, cette chose dont « l’ignorance pèse et la découverte humilie » (Colette). Peut-être que je me serais débarrassé plus vite de ces vrilles si j’avais lu Senghor. Mais je l’ignorais (je préférais sans doute Gombrowicz, celui de Trans-Atlantique qui face au dilemme entre la fidélité au passé et la liberté du devenir cherche l’éclat de rire général). Ignorer Senghor tout de même : quel mépris ! Et quelle méprise !… Mais enfin, pourquoi ?  

À cause du mauvais souvenir laissé par les tirailleurs sénégalais qui ont maté les miens, en 1947, pour que nous restions français. Sujets français, mais français. À cause surtout de la trajectoire du poète-président, en opposition complète avec celle du poète malgache, un modèle ambigu, un monument national, venant du même village que ma mère, Ambatofotsy-La-Blanche, Jean-Joseph Rabearivelo (1901-1937), qui s’est suicidé à 36 ans. Pétri de traditions, il s’est voulu aussi écrivain d’expression française. Il chantait :  

Si le monde a changé, si ma voix elle-même

renonce à ta musique, ô parler ancestral,

et que, sous le sillon du clair Navire-Austral,

elle chante selon une langue que j’aime,

le sang héréditaire et l’âme de mes morts,

sève toujours vivante en l’arbre qui décline,

m’animent à jamais comme, sur la colline,

le vent du sud souffle au cœur des ficus tors […] 2

L’époque ne lui reconnaissait pas cette liberté. Traité d’alibi du système par les uns, accusé de singer les Blancs par les autres, il a voulu mourir, certes de la désillusion coloniale mais surtout, je crois, à l’inverse de Senghor qui a vécu pour devenir immortel, il est mort pour ne vivre que dans ses vers : « mourir de ne pas vivre », disait-il 3. À 36 ans, il s’en est allé laissant une œuvre immense.

Moi, à 36 ans, je suis devenu père d’enfant métis. Mon œuvre est devant moi et qu’on ne vienne pas me demander pourquoi j’écris en français (« Quoi, ma gueule !?! »). Je n’ignore certes pas que derrière cette question, l’on essaye aussi de me culpabiliser à propos d'une langue, d’un public que je délaisse-rais (certains disent « mon » peuple comme d’autres évoquent « leurs » femmes sur le même plan que « leurs » voitures). J’écris pour le monde. Pour que le monde m’accepte, moi. Si possible, préparer le terrain pour mes enfants. Je veux devenir ancêtre, l’ancienne solution d’être-au-monde. Quitte pour cela à « nommer la perte » de ma langue, destin terrible qui effrayait jusqu’au grand Sony Labou Tansi.

Dans mes livres (ceux que personne n’a lus encore !), je parle de moi. On peut y voir Madagascar certainement, mes personnages sont malga-ches (jusqu’à maintenant), mais avant tout, c’est mon monde, mon univers. Dans ma langue affleure parfois le malgache – j’ai appris à écrire en traduisant des textes malgaches en français –, mais déconstruire le français me semble artificiel. En tout cas, quand j’écris, je n’y pense pas. Je ne réponds pas à une commande idéologique ni commerciale. Je veux être un écrivain dégagé.

En cette année 2006, on ne peut échapper à Léopold Sédar Senghor (ni au mondial de football). Je l’ai connu avant-hier, je disais. Grâce à Nimrod et au beau Tombeau qu’il lui a élevé, j’ai pu apprécier notamment le concept de métissage culturel. Senghor disait : « Les Français ont, derrière eux, une histoire “coloniale” et les hommes d’outre-mer une histoire française ». Je comprends tout-à-fait quand il parle de « métis culturel » : « un rôle ingrat difficile à tenir ». Si mes écrits et ma vie ne suffisent pas à expliquer ma nécessité d’écriture (parce que paraît-il il faut tout justifier), voilà une raison de plus : rappeler cette vérité de chair et de sang soulignée par Senghor.

Ici, maintenant, on me demande comment frayer un chemin après le grand homme. Je suis tenté de répondre : en l’ignorant. Chacun sa route. « Car il n’y a là rien d’autre que moi-même, mon frémissement, mon existence, mon délassement » (Gombrowicz, encore lui). Moi, seul, face au monde. C’est clair, parfois, j’ai besoin d’aide.

 

 

2 Extrait de « Iarive », Volumes. Antananarivo : Imprimerie de l’Imerina éd., 1928.

3 « Et pourtant, et pourtant je meurs de ne pas vivre, / tant j’écoute l’appel de mon génie enfant ! / Ardent, impérieux et souterrain, il vibre, / devient chant de sirène et me séduit sans fin ! » (extrait de « Mourir de ne pas vivre », dans Sylves. Antananarivo : Imprimerie de l’Imerina éd., 1927, p. xxx.).