Johary Ravaloson

060608

A propos du roman Les larmes d'Ietsé

Couv Ietsé 1

« C’est un partage auquel le lecteur est convié avec un univers à la fois immémorial et présent, un univers de légendes et de tradition orale souvent inconnu en dehors de Madagascar.

On constate que la rencontre des cultures est complexe lorsque Ietsé vit à Paris. Très amoureux d’une jeune Française, il va échouer à la comprendre. Mais pour autant, cela ne signifie pas l’impossibilité du métissage mais soulève plutôt la question du malentendu, de la difficile conciliation des milieux. Le véritable humanisme du texte se produit surtout, à mon avis, à Madagascar même. Ietsé a une jeunesse dorée et turbulente et le roman n’évoque pratiquement jamais la réalité sociale malgache. Pourtant, il évolue et la fin montre sa véritable ouverture sur le monde malgache.

C’est une réhabilitation de l’héritage vazimba que propose l’auteur, en montrant comment celui qui est en apparence un jeune bourgeois assimilé est en fait à l’écoute de son pays, de sa nature frémissante et de sa tradition orale. Le roman est par ailleurs riche de nombreuses références littéraires et artistiques qui montrent que le véritable métissage, le véritable humanisme sont d’abord ceux qu’autorise l’art et qui nourrit et réunit les hommes. Ce texte touchant montre aussi la richesse d’une littérature de l’Océan Indien qui ne bénéficie pas des mêmes ressources ni du même encadrement que d’autres pour se développer et qui, malgré cela, puise dans son propre univers pour proposer des voix nouvelles. »

Valérie Magdeleine, Maître de conférence à l'Université de La Réunion, membre du jury Prix Métis 2013.

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090608

Géotropiques, extrait

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Mes premiers deux mètres :

"Puissant !" j'ai dit.

"Profond !" ont dit les gars.

En tout cas, tout de suite après, à la sortie du tambour, bien lessivé, essoré du dedans, j'ai vu se rapprocher dangereusement l'horizon et s'élever un mur d'eau de trois mètres au moins me cachant le soleil. Plus mes yeux s’agrandissaient de stupéfaction, plus ma bouche criait ses Ah! de frayeur, plus je me sentais petit, petit. "...Eâ, Dieu de l’abîme, ton bâillement n'est pas plus vaste" aurait proclamé St-John Perse. Son excellence n'était pas là, elle. Moi, si. En-dessous. Je refermai soigneusement mes lèvres après une inspiration aussi soigneuse, enfonçai le nez de ma planche le plus profondément possible, attendant que le monstre liquide me tombât dessus. Il ne me manqua point. Un vrai baisement comme disent les gars. Je me cramponnais à ma planche, écrasé, enfoncé, tourné, retourné, dos plié et replié, pieds à la tête, côtes disjointes, restant des os broyé, cheveux hérissés et plaqués sans aucun respect.

Mes lèvres tinrent bon. Et quand, après des secondes interminables, éjecté, j'ai pu ouvrir l'œil puis la bouche, ma paire de narines, respirer enfin, j'étais entouré d'une nappe d'écume blanche. D'ici, de là, des têtes sortaient de la surface toujours mouvante et moussante : ahuries, comme devait l'être la mienne.

Comme lors de mon premier jour, la vague de mon débarquement dans cette banlieue de l'Europe dans l'Océan indien.

Ne t'inquiète pas, je vais te dire comment cette vague-là m'a pris, moi aussi, comme plein d'autres jetés à la mer du côté de Gibraltar ou aux Canaries, à Mayotte, via Kwassa, par les airs même, même si je ne comprends pas pourquoi certains, des enfants parfois, explique-moi, vont mourir dans un train d'atterrissage. Certainement d'autres murs. On en parlera.

Mais plus tard car B. m'attend.

 

Pour entendre Johary Ravaloson évoquer Géotropiques sur RFI, cliquez ici.

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Bibliographie

Les larmes d'Ietsé, roman, éditions Dodo vole, Antananarivo, 2013.

Nocturnes, nouvelles, magazine No comment, Antananarivo, année 2013.

Indiambolamena et la corne de rhinocéros, conte traditionnel betsimisaraka recueilli par Marcelline Vaviroa, éditions Dodo vole, La Réunion, 2012.

Dérèglements climatiques. Signe Un., nouvelle in "Rêves d'hiver au petit matin", éditions Elyzad, Tunis, 2012.

Afrique...Océanie mutations, coordination avec Raharimanana d'un dossier consacré à Madagascar, revue Passage d'encre II, Garrosse, 2012.

Lekozity et la racine magique, conte traditionnel betsimisaraka recueilli par Laurent Babity, éditions Dodo vole, La Réunion, 2011.

D'Antananarivo à Fierté Haïti (Ahy'ty, c'est à moi!), nouvelle, collection Ados Poche, Editions Jeunes Malgaches, Antananarivo, 2011.

Antananarivo, ainsi les jours, recueil de nouvelles, éditions numériques coopératives Publie.net, 2010.

Géotropiques, roman, éditions Vents d'ailleurs, La Roque d'Anthéron, 2010.

Fouha! Fouha!, extrait de Vol à vif in "Carnavalesques", n°4 spécial îles de l'océan indien, Editions K'A et Aspect, Ille-sur-Têt, 2010.

Antananarivo en septembre, la ville des mille p... (fragment III), nouvelle in "Langue vive", n°5, Liège, 2009, (publié intégralement ci-dessous).

Antananarivo, Ainsi les jours fumeux (fragment II), nouvelle in "Escales en mer indienne", Riveneuve continents n°10, Paris, 2009.

Antananarivo, Ainsi les jours pluvieux (fragment I), nouvelle in "Nouvelles chroniques de Madagascar", Sépia, St-Maur, 2009.

Zahay Zafimairy/Nous,Zafimaniry, album jeunesse, éditions Dodo vole, La Réunion, 2010.

L'arbre graine, album jeunesse, éditions Dodo vole, La Réunion, 2009.

Senghor et moi ou le radotage d'un naïf en bonne compagnie, article in "Senghor et sa postérité littéraire", dir. Dominique Ranaivoson, Université Paul Verlaine, Metz, 2008, (publié intégralement ci-dessous).

Les larmes d'Ietsé, roman inédit, extrait publié dans la revue "l'Archipel des lettres" n°2, Ouessant, mai 2008.

Zafimaniry intime, carnet de voyage bilingue français-malgache, éditions Dodo vole, La Réunion, 2008.

La légende de la fée mère-de-mon-bonheur-et-de-ma-lumière, nouvelle in "Le Reposoir", catalogue des installations de Sophie Bazin, éditions Tsilaosart, La Réunion, 2007.

Bagatelles pour une limonade, nouvelle in "Le camp des innocents", recueil des textes récompensés par le Prix Williams Sassine, éditions CEC-Lansman, Bruxelles, 2006.

Rumeurs de feu, nouvelle in "Chroniques de Madagascar", recueil, Sépia, Saint Maur, 2006.

Heurt-terres et frappe-cornes, nouvelle, collection Plum'Art, éditions du chameau, Dozulé, 2005.

La porte du sud, nouvelle, collection Prix de l'Océan Indien, Orphie éditions, La Réunion, 2003.

Padar à Tana, carnet de voyage, Tsimatory éditions, Antananarivo, 2003.

L'art-existence, formes et figures de la résistance d'hier et d'aujourd'hui, essai, Ass. Racine Kaf, La Réunion, 2001 (www.lrdb.fr).

Liberté plastiK, carnet d'une exposition itinérante, éditions Grand Océan, La Réunion, 2000.

Au pays Zafimaniry, Les enfants du désir, reportage, Korail Océan Indien, n°49, La Réunion, 1999.

 

 

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Biographie

Johary Ravaloson


 

alias Arius, d'Arius et Mary Batiskaf (A+MB)Juillet_2010

alias TsyKanto, de TsyKanto sy Tsimaninona (TsT)

 

Docteur en droit

Responsable associatif (Editions Dodo Vole, Kinododo)

Plastikèr de paroles (conception, écriture, mise en forme plastique, mise en scène, réalisation)

Né à Antananarivo en 1965, Johary Ravaloson se définit comme un auteur dégagé, plastikèr de paroles. Créateur du mouvement Dodo pour une esthétique du marronnage sans définition qui tue ni genre exclusif, il navigue entre les mondes en disparition. Récompensé en 2010 par le prix Roman de La Réunion des livres pour son roman Géotropiques, il publie nouvelles et romans, mais aussi, plus récemment, des textes pour la jeunesse.

 

Prix littéraires

- Prix Roman 2010 de la Réunion des livres pour Géotropiques.

- Prix Beau livre 2009 de la Réunion des livres au Festival du livre et de la BD, Saint Denis, pour Zafimaniry intime/Zaho zafimaniry.

- Prix Regard poétique du Salon international du livre insulaire, Ouessant, 2009, pour le carnet de voyage Zafimaniry intime/Zaho zafimaniry.

- Prix Williams Sassine, 2005, CEC, Belgique.

- Prix du roman de l'Océan Indien, 2005, La Réunion, pour le roman Les larmes d'Ietsé.

- Prix Grand Océan de littérature d'inspiration religieuse, 2000, La Réunion, pour la pièce La tentation de Joseph.

- Grand prix de l'Océan Indien, 1999, La Réunion, pour la nouvelle La porte du sud.

- Prix du Centre régional des oeuvres universitaires, 1996, Paris, pour la nouvelle Heurt-terres et frappe-cornes.

 

Principaux travaux plastiques

- Tany fady III, installation-performance, Musée de Villèle, La Réunion, 2011.

- Figures de proue, bustes pour le Jardin de la mémoire, UNESCO, Ile du Mozambique, 2007.

- Tany fady I et II, installations, Cercle germano-malgache, 2000, Centre culturel Albert Camus, Antananarivo, 2003.

- Kifafa, installation pour le palais de la justice, Antananarivo, 2003.

- De l'eau... pour la vaisselle, installation dans la rue, CGE, St-Pierre, 2001.

- Du vent... pour Bato fou, installation, Bato fou, St-Pierre, KabaRéunion, 1998.

- Padar à Tana, résidence et expositions, Centre culturel Albert Camus, Centre culturel Tahala Rarihasina, Antananarivo, 2003.

- Détak lo baro, organisation de journées portes ouvertes de 40 ateliers d'artistes, La Réunion 2001.

- Egalité mystiK, installation-performance, mise en scène de La tentation de Joseph, Galerie Art'Sénik, St-Leu Réunion, 1999, Sépulcre, Caen, 2000.

- Liberté plastiK, installation-performance, mise en scène du Procès Furcy, Musée Léon Dierx, Musée historique de Villèle, Musée Stella Matutina, La Réunion, 1998-1999.

 

 

Réalisations vidéo

- Antananarivo-Antoetra, documentaire, 11'40, Batiskaf, Antananarivo, 2008.

- Kinododo, making of du Kino Kabaret Réunion 07, 7'36, Beyond Trash, La Réunion, 2007.

- Tea time, kino, 5'32, Beyond Trash, La Réunion, 2007. (www.kino.re)

- Iarivo Kodiara, portrait de la ville des mille voitures, expérimental, 2'35, Connect Office Production, Centre culturel Albert Camus, Antananarivo, 2003.

- Liberté plastiK et le Mondial 98, montage vidéo, Cybergriot, La Réunion, 1998.

 

 

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Publications juridiques

- Le régime des investissements directs dans les zones franches d'exportation, thèse de doctorat en droit, préface de B. Stern, collection Logiques juridiques, éditions l'Harmattan, Paris, 2004, 304 pages.

 

- "L'Ordonnance n° 2010-001 du 10 janvier 2010 dite « relative aux Actes de gouvernement » : Un symbole de la confusion des pouvoirs ordonnancée par le régime de Transition", Revue juridique et fiscale de MCI, numéro spécial « Droit administratif » 2010, pp. 41-49.

- "A propos du consentement à l’impôt et de l’édiction d’une « Loi de finances 2010 »", Revue juridique et fiscale de MCI, n° 48, 4ème trimestre 2009, pp. 19-23.

- "Réflexions sur la légalité de l'Arrêté interministériel n° 38 244/2009 du 21 septembre 2009 concernant l'exportation de bois de rose : un acte illégal pour couvrir des irrégularité en matière d'exploitation forestière", Revue juridique et fiscale de MCI, n° 47, 3ème trimestre 2009, pp. 7-19.

- "En quoi le Marché Carbone intéresse Madagascar ?", en collaboration avec Sandratririna ANDRIAMBOLATIANA, in idem, pp. 37-48.

- "De la renégociation des Contrats d’Etat", Revue juridique et fiscale de MCI, n° 45, 1er  trimestre 2009, pp. 2-5.

- "De la responsabilité des pillages lors des émeutes et de la protection des investissements", in idem, pp. 17-27.

-"L'affaire Savonnerie Tropicale devant le COMESA : un point de vue internationaliste", Revue juridique et fiscale de MCI, n°44, 4ème trimestre 2008.

-"Le Crédit-Bail, un mode de financement utile et efficace pour les PME mais mal servi par une Loi irrésolue", en collaboration avec Harivola Rakotomanjaka, ibidem.

-"Un exemple de l'application de la procédure de Déclaration d'utilité publique : l'affaire SARL Madgascar Autruche c/ Etat Malagasy", en collaboration avec Sitraka Andrianjatovo, ibidem.

- "La refonte du régime des zones et entreprises franches à Madagascar", Revue juridique et fiscale de MCI, n° 42, 2ème trimestre 2008.

- "La sécurisation juridique offerte par la Loi du 14 janvier 2008 sur les investissements à Madagascar", Revue juridique et fiscale de MCI, n° 41, 1er trimestre 2008.

- "La sécurité alimentaire, l'action des ONG et le droit international : vers un modèle de gouvernance globale ?", ss dir. F. Snyder et A. Mahiou, La sécurité alimentaire et le droit international, Académie de droit international, La Haye, 2004.

- "L'état de droit et les crises des Républiques malgaches", Le Cahier de la Grande Ile, n°1, Club Ethique et Développement, Antananarivo, 2003, (publié intégralement ci-dessous).

- "On ne se réclame pas impunément de la démocratie", Revue juridique de l'Océan Indien, Université de La Réunion, 2001-2002. 

- "Qui dit le droit répond de la justice", in ibidem.

- "Les zones d'exception fiscale et l'aménagement du territoire", Annuaire des Pays de l'Océan Indien, vol. XVI, 1999-2000, Presses universitaires d'Aix-Marseille, 2001.

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L’autobiographie romancée comme paradigme de la résistance (par Nivo Galibert)

Né à Antananarivo en 1965, appartenant à la génération de la malgachisation des années 1970, résidant à Paris dans les années 80 puis à Saint-Pierre de La Réunion depuis 1998, le « plastiker de paroles » Johary Ravaloson est un « exilé du langage » (A.-R. Delbart, 2005) autant qu’exilé de lui-même. Le roman Les Larmes d’Ietsé (2005) constitue une biographie romancée où l’auteur se mire en empruntant un prénom de légende malgache pour convoquer la problématique de la mélancolie (J. Clair, 2006) dans l’exil : « Les hommes ne pleurent pas, ils contemplent l'étang d'Ietsé », annonce-t-il, laissant au lecteur l’appropriation de l’« entièrement vrai ».

Malgré la rupture que représentent l’exil en territoire français et le choix de la langue d’écriture, dans le processus herméneutique où elle se situe - souvent lieu et temps du malentendu -, la lecture des Larmes d’Ietsé pose ainsi la problématique plurielle du pacte autobiographique (Ph. Lejeune, 1975, 1996) dans l’autofiction : la mélancolie d’un individu et, sinon la pertinence de tout outil théorique de lecture, du moins celle d’un mode réflexif d’interprétation qui entremêlerait le statut d’Ego à la chute du pays d’origine.Certes, la distanciation du critique paraît alors à double tranchant. Elle permet de démonter les rouages de la poétique de l’écrivain transfuge du droit, mais elle interroge aussi la pertinence du regard posé sur la vie par le créateur du mouvement « Dodo » qui manifeste la fragilité de la condition humaine : « toujours associé à une esthétique du marronnage, sans définition qui tue, ni genre exclusif, il veut provoquer un courant d'air plastik par la magie du créer ou celle plus simple encore de répéter Dodo, dodo, dodo... ».

Acte patriote, le roman autobiographique dispose ici les règles du jeu de miroirs où une «vie nous montre l’énergie que peut libérer l’art pour casser un mur de silence».

Publié dans la revue l'Archipel des lettres, en mai 2008

par Nivoelisoa GALIBERT

Universités de Madagascar

Chercheur associé à l’Université de La Réunion (CRLHOI)

Chercheur associé à l’Université de Paris-Sorbonne (CRLV, Paris IV)

Corpus :

Johary RAVALOSON, Les Larmes d’Ietsé, roman à paraître, Prix littéraire de l’océan Indien 2005 (Conseil général de La Réunion).

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Johary Ravaloson ouvre des portes (par Pierre Maury)

Artiste multimédia, Johary Ravaloson préfère pourtant le texte imprimé aux innovations virtuelles de l'édition. Il est donc plutôt heureux de voir paraître La porte du sud, la nouvelle qui lui avait valu le Prix de l'océan Indien…

...espace d'îles dont il est un digne représentant puisque ce Malgache né à Tana vit maintenant à la Réunion. Mais, comme l'écriture n'est pas sa seule forme d'expression, il est de passage à Madagascar pour une série d'expositions et d'animations dont le nombre laisse pantois, et qui dégage une énergie collective impressionnante.

Pour parler de lui, il faudrait avoir le talent d'embrasser toutes ses activités dans le même regard, parce qu'à l'évidence tout se tient dans une démarche cohérente. Le couple qu'il forme, à la ville comme à la scène si l'on ose dire, avec Sophie Bazin, plasticienne, n'y est pas plus étranger que ses travaux de juriste. Il ne s'agit pas de concilier l'inconciliable : simplement, de rester soi-même à chaque instant, quelle que soit l'activité en cours.

Dans La porte du sud, Johary Ravaloson relate une course de dahalo (des voleurs de zébus) dans le sud de Madagascar, sur le plateau pelé de l'Horombe. Il s'agit presque d'un sport traditionnel qui n'exclut pas pour autant la violence, surtout quand il s'agit de s'emparer d'un troupeau et pas seulement de quelques têtes de bétail.

Avec ses complices, le narrateur remonte vers le nord, ils poussent les bêtes devant eux dans la poussière, formant un convoi furieux sous la menace des gendarmes à leur poursuite avec des hélicoptères. S'ils arrivent à La porte du sud, ils pourront entrer dans le massif de l'Isalo et décourager les poursuivants avant d'aller vendre leur cheptel au marché d'Ambalavao.

Le récit est nerveux, entrecoupé de "Hazo lava é ! Hazo lava…" et de "Hoy, hoy !" pour encourager les zébus à avancer, de pauses pour avaler du riz salé et de la viande boucanée, et aussitôt ça repart, avec cette impression de vitesse qui affole et disperse le regard.

Une nouvelle peut suffire à imposer un ton. Avec La porte du sud, Johary Ravaloson prend place parmi les jeunes auteurs malgaches de langue française avec lesquels il faudra compter.

Sur le terrain de l'art contemporain, son séjour à Tana ne passe pas inaperçu. Depuis le début d'avril, les événements se succèdent et entraînent quantité d'autres artistes dans le mouvement. Sophie Bazin et Johary Ravaloson se sont rebaptisés ici TsyKanto sy Tsimaninona (TsT). Après avoir occupé l'espace Rarihasina, ils ont investi le CCAC et ne comptent pas s'arrêter en chemin puisque la liste est longue, des événements prévus comme des partenaires accompagnant ceux-ci.

Johary Ravaloson. La porte du sud. Ed. Orphie, 43 pages, 70 000 Fmg

Publié par Pierre Maury dans Africultures, Mai 2003.

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210608

Madagascar : dans l’intimité des Zafimaniry (par Dominique Ranaivoson)

À la fois livre d’art, récit de voyage, réflexion sur le passé et l’inscription dans la modernité à Madagascar, ce beau livre carré offre le texte poétique bilingue français et malgache de Johary Ravaloson soutenu par les photos noir et blanc de Sophie Bazin.

Le Malgache des villes et de la plaine et la Française ont marché régulièrement durant 10 années jusque dans les montagnes brumeuses et froides où habite le peuple zafimaniry qui vit traditionnellement de la forêt, sculptant son bois, coupant ses arbres, défrichant son couvert pour y semer du riz.
Johary Ravaloson, qui avoue se sentir étranger à ces « populations des coins reculés » est fasciné par ceux qui, l’imagine-t-il au long du récit, figurent l’état de la population des hauts plateaux avant le 18è siècle, époque où ils ont migré vers les hauteurs. Le voyage au-delà des collines de granit qui aboutit derrière les nuages devient donc un voyage dans le temps où l’on cherche « les morceaux du passé » afin de percer le mystère des origines : « pour moi, pourtant, aller chez eux c’est toujours aller hors du monde » vers ce qu’il croit représenter le « monde primitif originel ».
Mais, de portrait en rencontre, d’enquête en diagnostic, le « rêve » et l’« illusion » se dissipent pour laisser apparaître une réalité qu’il semble regretter, les Zafimaniry aspirent à être reliés au monde, à entrer dans une modernité qui, si elle entraîne la perte de certaines traditions, apportera aussi une moindre dépendance vis-à-vis d’une forêt qui peut de moins en moins les nourrir. Prennent alors chair l’instituteur, la vieille qui regagne son village natal, le jeune qui cherche dans le tourisme des solutions alternatives à l’agriculture pour gagner un argent indispensable.

La conclusion de cette aventure personnelle est à la fois naïve et honnête : « je suis allé chercher des mythes et j’ai trouvé des hommes ». Les photos montrent les collines au granit affleurant, les maisons en bois et bambou ornées de motifs sculptés qui font toujours la célébrité de la région et ces hommes et femmes inscrits malgré les réflexions du narrateur dans le présent. Leurs postures raides et l’absence de tout signe de modernité les font ressembler à des photos anciennes d’explorateurs ou d’ethnologues, comme si tout sortait de ce « musée vivant » mais où le passé serait devenu « inintelligible ». La poésie du texte le résume : « le temps des verbes tremblote à l’orée de la citadelle ».
Bien plus qu’un carnet de voyage, ce récit témoigne de la difficulté à s’extraire de soi-même pour vivre une rencontre qui ne fige pas l’Autre dans une construction faite de connaissances et de raisonnements ; il permet à chacun de découvrir à la fois les ambiguïtés de ceux que l’on croit être hors du temps et celles dans lesquelles vivent ceux qui reviennent de la modernité.

Ce livre prouve aussi au lecteur charmé par la sincérité et la candeur du ton l’intérêt de traduire en mots et en images cette persévérante quête de soi qui passe par l’Autre. Du sein de leur forêt lointaine, les Zafimaniry, merveilleux sculpteurs, trafiquants de rhum, éternels demandeurs de riz bientôt reliés par internet, auront fait découvrir à tous que « comme la vérité, un arbre droit ne se trouve qu’au milieu de la forêt ». Il faut souhaiter à ce beau livre, publié à La Réunion mais accessible par le site de son éditeur, de séduire tous ceux qui marchent vers celle-ci.

publié par Dominique Ranaivoson
dans Africultures du 17 juin 2008

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260209

Tany fady II (Terre interdite), Tananarive, 2003

<p><p><p>PADAR A TANA</p></p></p>

L'art contemporain est un art pas forcément fait par des contemporains mais qui ouvre à des médias autres que ceux creusés par les anciens. En d'autres termes, c'est la forme d'expression et ce que l'on exprime qui changent et non la nécessité de création de l'artiste ni l'effet caractéristique de l'art qui est d'émouvoir la sensibilité de l'homme. Une société en ébullition comme celle de Madagascar ne saurait donc ne pas produire d'art contemporain. C'est l'œil pour le distinguer qui manque.

 S'il est un lieu commun de dire qu'il n'y a pas d'art à Tana, il est sûrement conforté par ce fait qu'il n'y a personne faisant fonction de critique d'art. Certes, sa propre satisfaction devant l'œuvre accomplie peut satisfaire l'artiste : il est le premier juge de son travail (il n'a pas intérêt à tricher avec lui-même s'il veut continuer à créer) ; les réactions suscitées - pourvu qu'elles existent - peuvent gratifier son amour propre : positives, elles tendraient à faire croire qu'il est dans le courant du moment ou le précède de peu, négatives, elles l'inciteraient à penser qu'il a encore des progrès à faire ou qu'il rentre dans la longue liste des artistes incompris par leur temps. Néanmoins, notre société en ces périodes d'incertitude a besoin de vérité établie, le marché notamment veut fixer un prix à l'art ("Est-ce que vous êtes côté ?" interroge souvent l'amateur anxieux). Il paraît donc nécessaire qu'il existe quelqu'un pour dire la valeur de l'œuvre, c'est-à-dire sachant lire les signes établis par l'artiste, justifiant ses prises de positions conceptuelles relativement à l'environnement de l'œuvre et à l'histoire de l'art et appréciant la perfection formelle de l'acte artistique et le résultat. Devant l'inexistence indubitable de ce précieux médiateur culturel, je vous prie de me suivre dans un jeu de dédoublement (un dédoublement de mon je) pour démontrer … que j'existe (en toute bonne foi dans mon propre arbitraire, je ne peux, étant participant à une œuvre collective, que proposer d'apporter une critique à propos de mon propre travail, ce faisant, établir que c'est de l'art, et que, par conséquent, ergo sum).

tany_fady_II

 

Voici donc, une critique de l'œuvre Tany fady II de TsyKanto.

L'œuvre est une installation. C'est un premier indice de "contemporanéité". Elle n'utilise pas les moyens traditionnels d'expression artistique que sont la peinture ou la sculpture. Ma nécesssité demeure néanmoins d'exprimer les choses, qu'elles soient très personnelles ou des non-dits sociaux qui pèsent sur moi. La différence, c'est que mon travail repose surtout dans l'exposition des choses et non pas seulement dans la réalisation de choses originales. Au départ, l'œuvre est composée d'une motte de terre rouge surmontée de trois bucranes de zébus, devant laquelle est étalée une natte ordinaire, le tsihy tissé d'herbes sèches. La lecture pour tous Malgaches et peu ou prou malgachisants est très facile mais néanmoins pose question. La terre est de la belle latérite bien de chez nous, "l'île rouge" disent les gens de l'extérieur pour désigner Madagascar. Les bucranes de zébus évoquent le hasina, le sacré : les zébus représentent l'intermédiaire idéal entre les vivants et les ancêtres, entre les hommes et Zanahary, le Créateur. On les immole dans les grands moments rituels (certains enterrements, retournements des morts, cérémonie du bain royal, bains des reliques, etc.), on en partage la chair à l'assistance et on laisse les bucranes sur les lieux pour témoigner du sacrifice, du sacre. Tany fady II est littéralement la Terre interdite ou sacrée.

Le tsihy vide cependant veut induire chez le public une attente. Ordinairement, on l'étale pour s'asseoir, manger ou se coucher. Dans les moments exceptionnels qu'évoque la présence des cornes de zébus, on peut y enrouler les morts, disposer les lots de viande que les assistants ramènent chez eux à la fin d'une cérémonie. Ici, il n'y a rien. Ce qui préfigure une invitation à s'asseoir, à voir venir, en tout cas une évolution.

Le travail à ce stade est effectivement inachevé. C'est un deuxième indice de "contemporanéité". Par opposition, l'art classique est figé - ou, si l'on veut un terme moins négatif, immortalisé - dans un état définitif pour l'éternité. La durée est un critère de l'ancien temps : voyez les pyramides, la technique de l'huile sur toile… Alors que Tany fady II se veut poussière, retourner à la poussière. C'est une œuvre éphémère. Le temps est pris en compte dans l'œuvre, je n'essaye pas de l'ignorer ni de l'abolir.

En toute liberté, l'artiste du contemporain peut agir pour faire évoluer l'état initial de l'œuvre : par une "performance", l'action de l'homme dans une exposition plastique. Là encore, l'art contemporain marque sa différence. Il peut faire intervenir plusieurs disciplines sans souci des classifications : cela peut être de la danse, de la musique, du théâtre… En l'occurrence, une petite histoire fut mise en scène avec l'aide de Ricky (chants et percussions), de Richard, Njaka et Sophie (pour la narration), lors du vernissage de l'exposition sous les arcades du CCAC. Une volonté pédagogique m'animait pour initier le public de la rue à mon travail. Les chants de Ricky (SoanalaAia lakilé, la perte du sens, et à la fin Tany fady) ainsi que la narration de mes trois autres compères accompagnaient mes gestes sacrilèges de partage de la terre (on dit couramment à Madagascar taninjanahary, tanindrazana, litt. la terre du Créateur, la terre des ancêtres, elle ne s'approprie pas, ne se partage pas, ne se vend pas). Des signaux forts ponctuaient la scène d'un partage inégal et aidaient à la compréhension de l'installation achevée : l'enlèvement du lambahasina tradfitionnel dans lequel j'étais drapé au départ,  du sacré symbolisé par les bucranes et leur remplacement par des fils barbelés. évoquant les lamentations de la terre.

Au final, on peut donc voir une motte de terre largement entamée, par endroits on en aperçoit l'ossature, des morceaux de roches, enfouis ; à côté, sur mon lamba jeté par terre gisent les bucranes abandonnés et devant, sur la natte, sont étalés des tas de terre de volumes inégaux dont les plus grands sont surmontés de fils barbelés. La composition reste "esthétique" à cause des matériaux utilisés, de l'alignement agréable à l'œil des tas de terre. Elle pose néanmoins question au référent culturel malgache. La disposition rappelle en effet celle du partage de la viande de zébus sacrifiés mais s'y oppose par le résultat largement inéquitable et surtout par la matière partagée. Qu'est-ce que je veux réellement représenter ? Pourquoi la terre ? Est-il possible de sacrifier la terre ? La morceler ? La vendre ? Pourquoi l'inégalité ? Qu'est-ce que je propose comme solution ?

tany_fady_II_d_tail

Je suis tellement submergé de questions par des gens passionnés et avides de réponses que j'évite de rester trop longtemps près de mon installation quand je passe au CCAC. C'est des questions très contemporaines certes mais très vieilles aussi. Pour en revenir à celle posée plus haut, Tany fady II, est-ce de l'art ?

Vonjiniaina traduit "art contemporain" par kanto ampiray, littéralement "l'art pour unir". Avec l'homme de la rue auquel je ne disais pas bonjour, j'eus des conversations passionnantes devant Tany fady II. Est-ce une œuvre d'art ? Kanto ve ? TsyKanto, Tsimaninona.

 

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L'Etat de droit et les crises des Républiques malgaches

<p><p><p><p>Conceptualisé par la doctrine juridique allemande puis français</p></p></p></p>

(Article paru dans les Cahiers de la Grande Ile, CDE, 2003)

"L'histoire révèle la cause de tous les faits ; la réflexion et l'attention portent à sa connaissance. Les hommes et les choses, en effet, passent, restent les habitudes et les motivations".

(Rainandriamampandry, Recommandations d'un Devin Roi à son fils, 1868)1.

 

Les vicissitudes de nos institutions républicaines peuvent laisser à penser que le thème proposé à l'étude par le Club "Développement et Ethique" relève de la provocation. L'Etat de droit - faisant référence au gouvernement des lois et à la soumission de tous et de tous rapports et actions au droit -, semble être ignoré des jeux du pouvoir à Madagascar. Notre histoire semble, en effet, illustrer le règne des faits, surtout si l'on observe le processus de changement à la tête de l'Etat. Néanmoins, la réflexion sur l'Etat de droit peut être très féconde si l'on sait y entendre l'écho de Bataillon - un héros d'une pièce radiophonique des années 70 de Johary Rakotonirina -, criant de nuit comme de jour, son fameux "Réveillez-vous !". Car l'on peut justement faire l'économie de ces crises institutionnelles récurrentes qui perturbent le développement de Madagascar si l'Etat de droit est instauré.

Après avoir rappelé succinctement ce que désigne le terme d'Etat de droit, nous évoquerons le déroulement de ces crises en attirant les réflexions sur les interprétations suivantes :

  • que les crises institutionnelles récurrentes qui agitent la courte histoire de nos Républiques révèlent justement en négatif l'absence d'Etat de droit ;

  • que ces crises visent à instaurer l'Etat de droit ;

  • que le processus engagé vers l'Etat de droit à la suite de ces crises est la plupart des fois dévoyé par une tendance à la monopolisation du pouvoir ;

  • que chercher comment éviter ces crises revient à chercher comment instaurer l'Etat de droit.

        Conceptualisé d'abord par la doctrine juridique allemande, le Rechtsstaat ou l'Etat de droit vise principalement à sauvegarder la liberté civile. Il fut assimilé, selon Carré de Malberg, à la pratique de la légalité issue de la Révolution française, notamment de l'Assemblée nationale de 17892. Il ne saurait cependant être réduit à une simple mécanique formelle du respect par l'Etat des normes qu'il établit lui-même. Nous savons où cette identification de l'Etat et du droit a mené l'Allemagne de l'entre-deux guerres3. Cette dérive a poussé les juristes européens continentaux à rapprocher l'idéal d'Etat de droit du Rule of Law anglo-saxon. Ce dernier, tirant son origine de la glorious whig revolution de 1688, fut théorisé par Locke puis Hume. Le "gouvernement de lois, non d'hommes" de Locke suppose non seulement le "consentement" des hommes à obéir au pouvoir, à la loi, mais aussi, et par conséquent, la préexistence de droits individuels, qualifiés parfois de "naturels", à la vie, à la liberté et à la propriété4. La loi doit ainsi veiller à protéger ces droits substantiels puisque les hommes ne pourraient y consentir si elle visait à les restreindre. Selon W. Friedmann, le développement de cette idée "s'incarna dans la Constitution américaine"5. Hayek, en continuateur de cette pensée libérale, explique que "la coercition ne peut être entièrement évitée, parce que la seule chose qui puisse faire obstacle à la coercition est la menace de coercition. La société libre a résolu ce problème en conférant le monopole de la coercition à l'Etat et en essayant de limiter ce pouvoir de l'Etat au cas où cela est nécessaire pour empêcher la coercition par des personnes privées"6. La loi en étant générale, publique et stable devient un rempart contre la coercition. L'édifice de l'Etat de droit ainsi compris est, comme le dit le professeur Chevallier, "indissociable d'un substrat libéral"7. Il définit aujourd'hui l'Etat soumis au droit et protégeant les droits fondamentaux des individus. Si ces deux composantes, l'une formelle et l'autre substantielle, constituent les murs et le toit de l'Etat de droit, elles ont un soubassement philosophique commun issu du contrat social. Il conditionne ainsi concrètement la paix civile.

        A Madagascar, les crises institutionnelles récurrentes qui agitent la courte histoire de nos Républiques révèlent justement en négatif l'absence d'Etat de droit. C'est dire que si nos règles constitutionnelles ont pu être le cadre de l'exercice du pouvoir, elles n'ont réussi que rarement à être celui de sa transmission. L'accès au pouvoir s'effectue, sinon à l'encontre des règles constitutionnelles en vigueur, du moins par leur interprétation complaisante ; ces règles, par la suite, faisant l'objet systématique de révision sinon de substitution de façon à légitimer et à stabiliser le nouveau dirigeant. Cela jusqu'à la prochaine crise où, à nouveau, l'on fera sauter les barrières juridiques formelles pour laisser émerger un autre pouvoir.

Ainsi, le 18 mai 1972, Le général G. Ramanantsoa, à la faveur du mouvement de mai, reçut des mains du Président de la République d'alors, M. P. Tsiranana, "les pleins pouvoirs pour diriger le pays et mettre en place un nouveau gouvernement"8. Autrement dit, le chef de l'Etat lui confiait ses propres pouvoirs au détriment des articles 8, 9, 10 et 11 de la constitution la première République9 mais aussi au détriment du suffrage universel qui venait de plébisciter le "père de l'indépendance" lors de l'élection présidentielle du 30 janvier 1972 à une très forte majorité10. Il n'empêchait le même suffrage universel, le 8 octobre de la même année, d'abroger la dite constitution et d'affirmer sa confiance au dit général pour conduire la nation pour cinq ans11.

De façon similaire, le 5 février 1975, le général Ramanantsoa remit "les pleins pouvoirs" au colonel R. Ratsimandrava. Bien que ce dernier, issu du gouvernement Ramanantsoa, se prononçât pour "la poursuite de la tâche conformément à l'option populaire de 1972"12, la loi constitutionnelle du 7 novembre 1972 ne prévoyait pas non plus cette transmission personnelle des pouvoirs13. La légitimation de la passation de pouvoirs n'a pas eu lieu, le colonel Ratsimandrava ayant malheureusement été assassiné une semaine après qu'il eut accepté les hautes charges de l'Etat.

S'ensuit alors non pas un vide institutionnel - puisque l'on était toujours théoriquement sous l'empire de la loi du 7 novembre 1972 qui prévoyait dans son article 4 l'adoption d'une constitution à la fin de la cinquième année de pleins pouvoirs accordés nominativement par le peuple au général Ramanantsoa - mais une rupture politique aboutissant à la mise en place de la 2ème République. Dans la nuit de l'assassinat, en effet, le doyen du gouvernement Ratsimandrava, le général G. Andriamahazo constitua un directoire militaire de 18 officiers pour appuyer le gouvernement - maintenu en place mais sous la direction du Comité national militaire de salut public - dans le règlement de la crise14. Dans une déclaration de politique générale du 12 avril 1975, le directoire semblait continuer la ligne tracée depuis 197215. Ce directoire institua cependant, le 15 juin 1975, un Conseil suprême de la révolution et élit à sa tête, et pour constituer un nouveau gouvernement, le Capitaine D. Ratsiraka. Ce dernier se prononçait nettement pour un Etat socialiste révolutionnaire, bâti sur une Charte de la révolution socialiste malgache (le livre rouge) et dont la constitution fut soumise à la légitimation du suffrage universel le 21 décembre 1975. Elle reçut aussi donc son onction démocratique.

En 1991, suite aux élections très controversées de 1989, des mois de grève et de manifestations pacifiques sur la Place du 13 mai 1972 ébranlèrent le pouvoir monolithique (déjà vieux de 16 ans) de M. Ratsiraka. Un gouvernement insurrectionnel fut mis en place par les fameuses Forces vives représentées notamment par le professeur A. Zafy. Certains ministres furent même installés dans les bâtiments officiels16. Un compromis fut cependant recherché entre le pouvoir institutionnel et le gouvernement de la rue. Il aboutit à la Convention du 31 octobre 1991 qui supprime le Conseil suprême de la révolution et surimpose aux institutions de la 2ème République - quelque peu vidées de leurs prérogatives -, une Haute autorité de l'Etat présidée par M. Zafy, un Comité de redressement économique et social et un gouvernement de consensus17. Cet ensemble devait expédier les affaires courantes mais surtout préparer et réunir une conférence nationale constituante. Selon un auteur, "l'échafaudage institutionnel de la transition a été construit pour intégrer toutes les tendances, ce qui a sans doute facilité la résorption de la crise"18. La constitution de la 3ème République fut adoptée par référendum le 19 août 1992. Le conflit entre l'ancien pouvoir (représenté par M. Ratsiraka) et le nouveau (par M. Zafy) ne fut néanmoins manifestement tranché qu'au second tour des élections présidentielles, le 10 février 1993.

Si le changement à la tête de l'Etat s'est déroulé dans un laps de temps plus long que lors des crises précédentes, le processus relève d'un même mécanisme : contestation sinon dans la rue, du moins hors des institutions, puis compromis avec le pouvoir en place, suivi d'une entrée des contestataires au pouvoir (qui, à l'inverse d'un franc coup d'état, se fait sans rupture évidente avec les institutions), mise en place ensuite de nouvelles institutions et légitimation par recours au suffrage universel.

En septembre 1996, le Président A. Zafy a été empêché selon les dispositions de l'article 50 de la constitution de la 3ème République. M. Ratsiraka qui, par la suite, est revenu au pouvoir à la faveur de nouvelles élections, a tout de même modifié les institutions19. L'alternance de 1996 semble être ainsi la seule exception au processus décrit ci-dessus. Si nous déplaçons cependant quelque peu notre point d'analyse, en remplaçant "contestataires de rue" par "opposition légale", nous pouvons distinguer les mêmes étapes : désaveu du président en place, pénétration des institutions gouvernantes par l'opposition, émergence de nouvelles institutions et référendum légitimant. L'abstraction de la constitution formelle (mais non pas les institutions créées par elle) nous permet ainsi de voir la similitude des processus de changements de pouvoir et d'entrevoir le sens des recours dans nos pratiques politiques à des textes constitutionnels. Nous y reviendrons. Pour l'instant, notons que la constitution de la 3ème République d'avant la révision de 1998 a permis l'expression de l'opposition dans les institutions et aussi l'alternance. Elle possède ainsi, du point de vue du droit constitutionnel, une des caractéristiques d'une constitution démocratique efficace20. Et, pour cela, elle fut amendée. La contestation par la rue de 2002 était donc prévisible.

Malgré les prémisses à première vue similaires aux autres crises - la grève générale, les manifestations sur la Place devenue mythique du 13 mai, la "prise" des ministères -, cette dernière diffère néanmoins du processus évoqué. D'une part, le fossé trop flagrant conduisit à des affrontements entre les tenants des institutions et les forces du mouvement, menaçant jusqu'à l'unité du pays. D'autre part, les rôles se sont renversés au fur et à mesures du déroulement du conflit, i.e. le prétendant au pouvoir, M. Ravalomanana, se réclamait du droit et des institutions en vigueur tandis que le titulaire officiel, M. Ratsiraka, en appelait à d'autres21. Ce dernier changement à la tête de l'Etat représente ainsi l'exception au processus auquel la pratique politique nous a habitués. Il ne relève pas moins de la même cause : le non respect par le pouvoir en place du droit.

Ces crises institutionnelles récurrentes révèlent ainsi le manque d'Etat de droit : elles visent à faire respecter le droit fondamental à consentir au pouvoir. Pourtant, si une certaine liberté politique s'exprime pendant ces crises, le processus engagé est souvent dévoyé par une tendance à la monopolisation du pouvoir. Cette subtilisation est facilitée par le recours à l'homme providentiel. A Madagascar, et dans bien de pays africains, comme le dit justement M. Conac, "les hommes comptent plus que les textes"22. Cette confiance en l'homme est exploitée pour personnifier le pouvoir. La légitimation post-crise se fait, en effet, sur le nom d'un homme plutôt que sur les règles à instituer pour éviter d'autres crises, i.e. la recherche de la constitution adaptée (l'exception de 1992). Au "gouvernement de lois, non d'hommes" se substitue le gouvernement par la loi d'un homme. Chaque personnalité arrivée au pouvoir se taille des habits constitutionnels à sa mesure et rend, par conséquent, difficile à une autre de s'y introduire, sauf à perpétrer un coup de force.


        Comme le perçoit M. Zafimahova - initiateur de ces rencontres -, la permanence de l'instabilité politique s'explique par "l'impossibilité d'une alternance démocratique"23. C'est dire que le politique se sert généralement du droit pour verrouiller institutionnellement l'accès au pouvoir, ne laissant aux exclus que "la force d'inertie" - constatée souvent par le Père Ralibera dans ses chroniques24 - conjuguée avec "l'intériorisation de leur désapprobation jusqu'à une limite où l'expression explose de manière brutale"25. Ce qui généralement est expliqué par l'insuffisance de la culture institutionnelle voilée par l'adoption mimétique, donc souvent de façon artificielle, de cadres juridiques occidentaux26. L'Etat de droit reste magnifié comme un idéal à atteindre. Nous pensons néanmoins que l'outil du droit a été trop bien compris par le politique. Son instrumentalisation le pervertit et entraîne les crises institutionnelles récurrentes que nous connaissons. L'appel à l'Etat de droit ne relève pas ainsi du simple vœu pieux, encore moins de la provocation, puisqu'il est la raison et la solution de ces crises répétitives. Ainsi chercher comment éviter ces crises revient à chercher comment instaurer l'Etat de droit.

1 "Eritrereto ny niandohan'ny zavatra rehetra izay lazain'ny tantara ; tsy misy tahaka ny fiheverana sy ny fitandremana mba hahalala zavatra. Ny olona sy ny zavatra dia mifampisolo ihany, fa ny fomba sy ny fanaon'ny olombelona tsy miova". (Hafatry ny ombiasy iray ho an'ny zanany)

RAINANDRIAMPANDRY, La philosophie malgache d'un bon gouvernement du peuple, 1868, Ed. Madprint, Antananarivo, 1990, p. 18.

2 CARRE DE MALBERG, Contribution à la théorie générale de l'Etat, Sirey, 1920, réed. CNRS, Paris, 1962, pp. 488-489. Il cite trois juristes allemands Mohl, Stahl et Gneist comme en étant les fondateurs. Les travaux de ces précurseurs furent continués par Ihering, Laband et surtout JELLINEK (Allgemeine Rechtlehre, Berlin, 1905, cité par FRIEDMANN Wolfgang, Théorie générale du droit, Bibliothèque de philosophie du droit, 4ème éd., LGDJ, Paris, 1965, p. 547) dont la théorie de l'autolimitation de l'Etat par le droit fut confortée par celle de la hiérarchisation des normes de l'école de Vienne, notamment, MERKL Adolf (Allgemeines Verwaltungrecht, Vienne, 1927) et KELSEN Hans, pour la systématisation du contrôle de constitutionnalité ("La garantie juridictionnelle de la constitution", Revue de droit public, 1929, pp. 551s., et son œuvre majeure Théorie pure du droit, 1ère éd. 1934, trad. franç. par Charles Eisenmann de la 2ème éd. de la Reine Rechtslehre, Dalloz, Paris, 1962).

Côté français, l'école de Strasbourg (Carré de Malberg, puis Eisenmann, Prélot, Burdeau, Capitant) assurait non seulement la diffusion mais en confortait le fondement libéral. Pour une discussion générale et actualisée, cf. CHEVALLIER Jacques, L'Etat de droit, Montchrestien, coll. Clefs, 3ème éd., 1999 et sa bibliographie abondante.

3 Cf. pour le développement de cette normativisme extrême, H. KELSEN, Gott und Staat, Berlin, 1923 ; où il dit notamment, p. 55, "Tout Etat est Etat de droit".

4 Cf. LOCKE John, Second Treatise on Government (1690), ed. P. Laslett, Cambridge, 1960, où notamment il dit : "la fin de la loi n'est pas d'abolir ou de restreindre, mais de préserver et d'élargir la liberté" (§ 57). Notre traduction.

5 FRIEDMANN Wolfgang, op. cit., p. 551.

6 HAYEK Friedrich A., The Constitution of Liberty, Routledge and Kegan Paul, London, University of Chicago Press, Chicago, 1960, p.21. Notre traduction.

7 J. CHEVALLIER, L'Etat de droit, précité, pp. 54s.

8 "Nanendry ny Jeneraly Ramanantsoa aho, izay omeko fahefana feno hitondra ny tanindrazana ary hanangana governemanta vaovao", Allocution radiodiffusée du Président Ph. TSIRANANA du 18 mai 1972, retranscrite in RAHAJARIZAFY Rémi, Mey 1972, éd. NIAG, Antananarivo, 1973, p. 95, notre traduction.

9 L'article 8 dispose que "le président de la République est élu au suffrage universel et direct" ; l'article 9 dispose qu'il est élu pour sept ans et qu'en cas de "vacance de la présidence, pour quelque cause que ce soit, les fonctions du président de la République sont provisoirement exercées pour l'expédition des affaires courantes par le vice-président du gouvernement" ; l'article 10 attribue au président de la République la nomination des membres du gouvernement et l'article 11 lui réserve la conduite de la politique de l'Etat.

10 Cf. RANDRIANARISOA Pierre & RAZAFIMAHEFA Aimé Lalao, Madagascar : D'une République à l'autre, t. 1, éd. Harinivo, Antananarivo, 1991, pp. 91-92.

11 Cf. La loi référendaire promulguée le 7 novembre 1972, Institutions provisoires de la République Malgache et structure du Gouvernement, Imprimerie nationale, Antananarivo, 1973.

12 Allocution radiodiffusée du nouveau chef de l'Etat du 5 février 1975, rapportée par RANDRIANARISOA & RAZAFIMAHEFA, précité, p.135.

13 L'article 3 de la loi référendaire dispose tout au plus que "le chef du gouvernement désignera par décret en Conseil des ministres la personnalité chargée de la suppléer en cas d'empêchement avant l'expiration du délai de cinq ans susvisé. Cet empêchement fera l'objet d'une constatation préalable par le Conseil supérieur des institutions".

14 Cf. Ordonnance n° 75.001-O/DM du 11 février 1975, par lequel le Directoire militaire s'est doté "des pleins pouvoirs" et s'est déclaré chargé d'administrer le pays (art. 1).

15 Allocution radiodiffusée par le ministre de l'information, le commandant Andriamaholison, retranscrite par Bulletin de Madagascar, avril 1975, n° 332-333, pp. 60-63.

16 Cf., entre autres, RAISON-JOURDE Françoise, sous la direction, "Madagascar", Politique africaine, Karthala, n° 52, décembre 1993 ; RAVALOSON Jaona, Transition démocratique à Madagascar, L'Harmattan, 1994.

17 Cf. "Madagascar : la "convention du 31 octobre 1991", Afrique contemporaine, n° 163, 3ème trimestre 1992, pp. 55-58.

18 RAVALOSON Jaona, précité, p. 105.

19 La révision, adoptée par référendum le 15 mars 1998, visait essentiellement à renforcer la prépondérance présidentielle dans ce régime en partie parlementaire sans réel contrôle institutionnel (la responsabilité présidentielle en cas de "violation de la Constitution" de l'ex-article 50 a été effacée ainsi du texte fondamental) et accordait un semblant d'autonomie aux provinces. Les nouvelles dispositions constitutionnelles imposent, en vérité, des liens de nature hiérarchique entre les organes des Provinces autonomes et le Président de la République. D'une part, l'article 129-1 de la Constitution révisée dispose que "si un organe d'une Province autonome agit soit en violation de la constitution ou de la loi, soit de façon à porter atteinte à l'intérêt général, ou à l'intérêt d'une ou de plusieurs Provinces autonomes, le Président de la République peut, après une mise en demeure par le Gouvernement restée sans effet, prendre toutes les mesures nécessaires au redressement de la situation. Il peut également démettre de leur fonction les personnalités fautives après consultation d'une commission mixte de députés et de sénateurs". L'article 129-2 de la Constitution révisée prévoit, d'autre part, que "le Président de la République peut, par décret pris en Conseil des ministres, prononcer la dissolution d'un Conseil provincial pour des causes déterminantes". La révision constitutionnelle initiée par M. Ratsiraka a ainsi abouti à renforcer les pouvoirs du Président de la République face aux institutions provinciales au lieu d'organiser la décentralisation annoncée.

20 Une autre caractéristique qui, ajoutée à celle-là, détermine l'efficacité d'une constitution est sa "gouvernabilité", i.e. le fait qu'elle permet l'expression d'une volonté issue des rapports de forces (entre majorité et opposition ou, s'il n'y a pas de majorité claire, entre les différentes factions) et l'application de cette volonté. Malgré l'instabilité gouvernementale de cette période (7 remaniements ministériels de 1992 à 1996), davantage due à la "versatilité" - i.e. l'absence de volonté constante - de la classe politique, nous pensons que la constitution de 1992 est la plus efficace des constitutions que nous avions eues (Cf. notre mémoire de DEA, Les cohabitations dans la IIIème République Malagasy, sous la direction du professeur V. Le Bihan-Goesel, Université de La Réunion, 1996). Si, pour la parfaire, il faut sans doute instituer des mécanismes qui disciplineraient nos "élans" politiques - comme le scrutin majoritaire, par exemple -, la plus "belle" des constitutions ne pourra pas susciter la probité chez nos hommes politiques.

21 Nous nous permettons de renvoyer à nos deux articles parus dans la Revue juridique de l'Océan Indien, n° 2, 2002 : Le premier, "On ne se réclame pas impunément de la démocratie", où l'on a développé que la stratégie d'accession au pouvoir du Président Ravalomanana fondée sur la volonté populaire et sur l'instrumentalisation du droit non seulement le légitime mais l'oblige, en l'absence du monopole de la contrainte, à l'instauration d'un Etat de raison. Le second, "Qui dit le droit répond de la justice", prend acte de la maîtrise de la violence légale par le Président Ravalomanana depuis le mois de juin et développe, notamment, que la référence au droit dans sa pratique politique introduit des attentes qu'il ne peut décevoir.

22 CONAC Gérard, "Politiques juridiques des Etats d'Afrique francophone, Mélange PEISER, Presses universitaires de Grenoble, 1996.

23 Cf. ZAFIMAHOVA Serge, Madagascar dans le tourbillon des relations internationales, éd. Orsa plus, Antananarivo, 1999, p. 156.

24 RALIBERA Rémi, chroniqueur et rédacteur en chef du Lakroan'i Madagasikara, cité par S. ZAFIMAHOVA, op. cit., p. 183. Il désignait par là, "une forme passive (qu'entretient le Malgache pour) marquer son désaccord en faisant une action qu'il réprouve au ralenti".

25 S. ZAFIMAHOVA, op. cit., p. 184.

26 Cf. MENY Yves, dir., Les politiques du mimétisme institutionnel : le greffe et le rejet, L'Harmattan, Paris, 1994.

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061209

Antananarivo, la Ville des Mille P. en septembre.

(Nouvelle publiée dans Langue vive n°5 en décembre 2009)

Il ne fait plus aussi froid qu’il y a quelques jours.

 

Il y a moins d’un mois, on pouvait voir la longue chaîne de l’Ankaratra, bordant le sud des Hauts-plateaux centraux, toute blanche du gel matinal. Parmi les lève-tôt, certains, ceux qui n’en souffraient pas, ceux qui avaient dormi dans des demeures avec cheminées, dans des vêtements confortables, en vérité de rares privilégiés, ont frissonné un temps de cette exotique sensation générée par l’alliance du froid et du merveilleux ; les autres, tous les autres, ont attendu. Le temps qu’il fallait pour que cela se passe, qui surajoutant les vieilles frusques, qui ayant ressorti des bouillottes de grand-mères, qui improvisant des modes de chauffage dangereux à base d’équipements chinois dans des habitations faites pour des températures plus élevées. Et ça s’est passé.

 

La nature dans sa clémence tropicale n’a emporté que quelques sans-abris, des vieux déjà vieux, des enfants mal nourris, des bouches sûrement surnuméraires et Hervé, le fou du marché d’Alakamisy. Dans les média, il n’y a eu que quelques entrefilets à propos de la « neige » sur l’Ankaratra (rien sur Hervé, bien-sûr !). Toutes les colonnes des journaux, à part les encarts publicitaires, restent occupées, occupées comme les toilettes lorsqu’il y a quelqu’un dedans, ainsi depuis le début de l’année, par la lutte des mouvances pour le pouvoir. Certainement, un ministre de l’accusation jetant à la vindicte des noms de « terroristes » accroche davantage qu’un ministre de la population pauvre distribuant des couvertures. Certainement, ils ont déjà assez à faire. Ils ne sont là qu’en transit, il faut qu’ils fassent au plus vite. Ils ne se cachent même plus. Ils n’ont aucun scrupule. Ils auraient pu en profiter pour détourner l’attention, un nuage d’études pour le développement, on ne pouvait les accuser de complot. Ils auraient fait avancer le schmilblick. Des hommes sérieux se seraient penchés sur la question de savoir comment les quelques feuilles d’arbres qui ont réussi à passer l’hiver transmettront aux nouveaux bourgeons l’évolutive loi des saisons. Des petits malins se seraient affûté le cerveau en esquissant des projets pour faire payer aux bailleurs de fonds étrangers les effets du changement climatique. Que dalle ! Aucune imagination ! Le ministre de la milice et du vol autorisé a juste accusé l’opposition de détruire la couche d’ozone avec les bombes artisanales. Un temps. Ils sont vite retournés à leur besogne. Les autres avant eux ont eu des années, une, voire deux décennies, pour se constituer une réserve sûre, un compte dans une banque près d’un grand lac, un immeuble, un hôtel particulier dans les quartiers d’une capitale à côté d’un bois qui coûte cher. Eux, ils ont quelques mois. Ils sont dans la mouvance. Ils jouent à la chaise, il faut être assis, peu importe avec qui, pour tirer lucres d’à peu près n’importe quoi, mais surtout pas pour s’émouvoir des intempéries, hors d’Antananarivo de surcroît. Quelques ONG ont élevé la voix mais la grande braderie de Mahamasina a ouvert ses portes, et personne n’a entendu. Les autres continuent à faire leur pute.

 

Le soleil à la vue de l’hiver qui s’éloigne tape bonbon. Il est midi. Les tenues légères volent autour des corps et affolent les esprits.

 

- T’as vu celle-là ?!! Quelle salope ! Je te m’la fais sucer mon zob ! Ah ! Mmh … Elle est bonne, mmh… mais quelle snob !... Quoi, tu ne trouves pas que c'est une sacrée pute ?!! Il faut te le dire autrement, c’est ça ? C’est que toi tu fais de la littérature pour dire tout ça. Désolé, j’ai les yeux obturés par la connerie. Je ne vois que ça. Il faut que je me rince l’œil, tu comprends. Et qu’ensuite je me gargarise !... Tu crois quoi ? Qu’une fille comme ça attendrait que je fourgue mon stock dans mon C 15 le soir et qu’elle apprécierait une soupe chinoise au resto du coin avant de me faire une fête dans mon deux-pièces en dessous de chez mes vieux ? On peut rêver mais moi je veux te dire, des filles comme ça, t’as vu, elle n’a même pas levé le regard sur nous, à peine si elle a regardé nos démarques, et pourtant on arbore Esprit, Manoukian, Derhy… Des filles comme ça, ça ne sort qu’avec des placés, grassement payés, indice au-dessus de 40 000, avec des avantages en nature, villa avec gardes et domestiques, 4x4 avec chauffeur, jamais avec des gars qui tirent péniblement à 2000 comme nous ! Nous, au mieux, on doit se contenter de celles qui marchandent dur malgré leurs primes de représentation, de celles qui sont devenues trop maigres ou trop grosses à force de trop bosser, en tous cas les pieds mal foutus à force de démarcher en talons. Tu vois celle-là, elle ne doit pas marcher plus de vingt mètres avec ses escarpins, je vois bien le genre, elle doit se la jouer sexy à les enlever pour conduire sa voiture de sport et à faire loucher les portiers quand elle les remet pour descendre. Pour elle, on est comme des mateurs de pornos pour la playmate du jour, on n’existe pas.

ton_monde_tana

Je passe ma vie sur le net. J’achète et j’y commente mes achats. Tous mes amis sont sur FB. Daddy en m’offrant une connexion sans fil illimitée m’a ouverte sur la vraie vie. Je ne ferme jamais le réseau. Je ne sécurise pas. Je reste branchée n’importe où. Sauf à la braderie, et encore !

 

A la braderie, je croise des tas de gens, des connaissances, des copines. On compare et on commente nos achats, on dit du mal des mecs radins et on continue à tourner. Quand je peux, je ne rate pas un jour de braderie. Il y a des jours, je fais trois, quatre tours. Je connais tous les stands, les gens qui les tiennent, les vendeurs, les vendeuses.

 

Lise, par exemple, elle est devenue une copine. J’ai l’impression qu’elle me porte chance. Je l’ai rencontrée un peu avant de rencontrer Daddy. C’était il y a quatre ans. Depuis, Daddy est mon régulier mais elle, elle a changé huit fois de magasin. Entre la braderie de mai et la braderie de septembre, elle trouve le moyen de changer de patron, de se débrouiller pour qu’il se présente à la braderie et qu’elle le représente. Je ne sais jamais quel stand elle va tenir mais dès que je la trouve, je lui achète toujours des trucs. Des fois je me lève le matin et je me dis, je commence en passant chez Lise. C’est elle qui m’a vendu ma croix en or qui ne me quitte plus. Quand c’est des vêtements, je les garde au moins pour deux soirées, les autres au bout d’une fois je ne les sors plus du placard.

 

Il y a aussi le couple qui vend des complets-vestons pour hommes, que des costards, même pas une chemise, ni pochette, ni cravate, que des falzars. Évidemment, je ne leur achète jamais rien mais à force de tours, on se connaît un peu. Quand je suis venue avec Daddy, une fois, j'ai voulu lui faire faire des essais mais il n’achète pas ses costumes dans une braderie, de quoi il aurait l’air, il a dit… mais d’un mec en costard pardi ! Les mecs sont des fois vraiment bizarres.

 

Regarde les deux mecs du stand « De l’été dernier ». En vrai, le nom de leur magasin c’est Modern Touch, c’est moi qui l’appelle comme ça parce que tu n’y trouves que des collections de l’été dernier : les baggies quand tout le monde en était à mettre des fleurs sur les pattes d’ef, les tuniques asymétriques quand on est revenu aux dos-nus, les talons compensés quand la mode est aux talons plats. Une copine de FB, Brigitte, qui fait aussi les braderies, a compris tout de suite de qui je voulais parler quand je les ai mentionnés dans mon tour. Bref, ils sont vraiment ringards. Il y en a un qui cause tout le temps et l’autre qui ne l’ouvre jamais. Ils sont marrants. Celui qui se tait semble toujours dépité par ce que lui débite le bavard ; pour autant ça n’arrête pas celui-ci. Brigitte s’est plainte sur le mur comme quoi il sortait des âneries qu’il croyait drôles, et que si elle n’avait pas rétabli des distances, il lui parlerait aussi avec les mains. Elle avait titré son troisième tour de braderie ce jour-là : « Too much l’été dernier ! »

total_tana

- Je vais partir !

- Ah bon ?!! Je viens à peine d’arriver ! Tiens, il y a même ton poisson frit salade qui arrive.

- Mais c’est pas ça. J’ai changé de table pour toi, t’as pas remarqué ?

- Mais quoi alors ? C’est quoi je vais partir ?

- Je vais m’en aller d’ici, c’est pas une vie ce que je mène ici.

- Ah bon ! Et ailleurs ? Qu’est-ce que tu vas faire ailleurs ?

- Je vais bosser.

- Bosser ?!! Tu vas bosser où ?

- Au Liban.

- Au Liban ?!! Qu’est-ce que tu vas faire au Liban ?

- Je vais bosser dans une famille, 150 dollars par mois, nourrie et logée, je me suis engagée pour cinq ans.

- Et ben dis donc, ça a l’air bien engagé ! Mais cinq ans ! C’est long !

- Là tu penses trop à toi là !

- Mais c’est… c’est loin, je veux dire il peut t’arriver n’importe quoi là-bas, personne ne sera au courant, ils peuvent t’enlever, te réduire en esclavage, te… t…

- M’obliger à faire la pute, tu veux dire ?

- … Ouais ! Mais c’est pas comme ici !... Ils vont te droguer là-bas !... Il y a la guerre au Liban !

- Je vais aller dans le nord, c’est une région où il n’y a pas la guerre. Une amie en est revenue, c’est elle qui m’a filé le plan. Une fois, il y avait eu la guerre dans leur région, ils se sont déplacés, ils payent bien. Elle est rentrée il y a trois mois, elle s’est acheté une maison.

- C’est une amie, une vraie ? Tu peux lui faire confiance ?

- Elle a grandi dans le quartier, elle a construit dans le quartier, je la connais, elle ne raconte pas des craques… Et puis il faut bien que je fasse quelque chose, tu ne vas pas m’embaucher, toi ?

- C’est pas possible, tu sais bien !

- Tu vas pas me marier, non plus ?!! Ha ! Ha ! Ha !…

 

Tu vois, c’est le Liban ou le mari vazaha par internet ! Y’en avait un, il m’avait proposé d’élever ses cochons avec lui ! Une grosse ferme j'sais pas où, 300 ou 3000 têtes, j’sais plus, et des hectares de pommes de terre, il ne m’a pas vue !

 

… A mon retour du Liban, je pourrai m’acheter une maison ou deux, je louerai des chambres d’hôtes, je pourrai même me faire un trousseau d’enfer !

 

J’appuie sur le bouton allumer. Des petites lumières bleues clignotent avant que l’écran ne luise doucement. La bande-son de miracle qui fait office de porte se fait entendre. Je clique sur mon prénom, il y a un con qui n’arrête pas de tourner autour de la flèche. Les dossiers s’affichent mollement. Puis une légion d’erreurs déferle, une clé ayant expiré, une non renseignée, un pilote bloqué en raison de problème de compatibilité. Je me contente de miser sur la croix à chaque coup et je retrouve la sérénité d’un écran sans nuage. Je fonce sur Mystery Case mais ma session d’essai a expiré. Je regarde à peine la flèche pour acheter l’intégrale. J’essaye Entrer la clé d’enregistrement. Une voix sexy, Merci de saisir votre E-mail et la clé d’enregistrement que vous avez reçue. Je tape mon adresse et puis je me dis De la musique d’abord. Jusque là tout va bien. Une fenêtre Update clignote dans le coin tandis que le souffle de Miles fuse de la machine. Je tente mon anniversaire suivi, au hasard, de SX. Incorrect. Réessayez. Je tape encore le jour de ma naissance et ne rajoute rien. C’est mon vrai code. Le seul dont je suis sûr de me rappeler toujours dans n’importe quelle situation, mais je ne clique pas sur OK. J’annule. Je monte le son. Suis chaud. Je vais me taper Second Life. Un bide. Aucun réseau. Les voisins ont crypté leur accès. Le réseau est configuré pour ne pas diffuser leur nom. Fait chier. Je mets aussi une croix sur tout ça. Miles heureusement déchire. Ouais. Dans le Tiers-monde, un ordinateur c’est une boîte à musique. Je mets un DVD XXX, un pirate acheté en haut d’Analakely. C’est tellement pourri qu’en attendant que ça récupère les métadonnées j’ai le temps d’aller pisser et de faire plein d’autres choses en fait. Quand je reviens, il me signale d’ailleurs prévenant que le fichier est illisible ou n’existe pas. Et comment ! Je clique quand même sur OK. Les vagues de Néro n’apparaissent pas. Seule la fenêtre Update dans le coin clignote jaune. Media Player ? A quoi je m’attendais ? Qu’il s’ouvre sur la playmate de ma vie ? Que dalle ! Miles s’est même tu. L’écran s’est éteint tout seul. J’insiste pas. De toute façon, il va falloir s’occuper de la voiture.

tomobil_tana

Gros 4x4 noirs, avec des plaques d’immatriculation provisoire ou encore sans numéro du tout. Ceux-là, je ne les arrête plus. Des véhicules sans carte grise, dérobés à un parc administratif et détournés de leurs objets, distillant la terreur dans leurs déplacements arbitraires.

 

Au début, ils exhibaient avec impudence un papier marqué FIS, puis quelques temps après, ils m’ont fait comprendre qu’ils n’aiment pas qu’on les interpelle, après m’avoir jeté avec un air méprisant FIS comme un serpent à la figure ; ces derniers jours, ils foncent et manquent de vous écraser, ils ne plaisantent pas et tirent en l’air pour un rien, estimant avoir ainsi désormais le droit de tirer sur vous. Je préfère en fait travailler dans les secteurs où ils n’ont pas à venir. Mal-à-propos, ils ont leurs propres têtes ; des têtes de rapaces.

 

S’ils passent et que t’es en train de racketter un chauffard par principe – il y a toujours quelque chose à reprocher à un conducteur ou à son véhicule – ils viennent te piquer le fruit de ton travail. Et pas 30%, tu rigoles, pas juste la moitié, même pas 90%, la totalité, ils te le prennent. Des vrais rapiats sans pitié. Leurs chefs doivent leur faire pareil. Et le chef de leurs chefs… et plus ça s’élève et plus ça pue, ces merdes qui rebondissent. Bref il vaut mieux être ailleurs.

 

J’étais donc peinard au milieu du quartier populaire d’Ankazomanga. J’alpaguais tranquillement un marchand de nems ambulant, histoire d’exciter un peu mon estomac, j’adore, emballés dans une feuille de salade, quelques feuilles de menthe et une tige d’oignon vert, la petite sauce vinaigrette, piment, lorsqu’un 4x4 noir tout gyrophare dehors s’amena dans ma rue qui est également une ex-sortie de la ville pour l’aéroport (maintenant la ville va jusqu’à l’aéroport). C’était un samedi, jour de mariage, les gars étaient tout en noir, et casqués pour ceux qui se perchaient avec leurs fusils d’assaut sur le toit. Ils roulaient à vive allure, entre les deux files de voitures qui s’écartaient soigneusement. Je les ai vus, et j’ai baissé la tête pour réensaucer scrupuleusement le reste de ma feuille de salade, je me suis même attardé pour le piment (ce qui est exagéré pour une vulgaire verdure). Je priais pour qu’ils aillent leur chemin mais j’entendis un grand coup de frein derrière moi et sentis le museau sombre à la hauteur de mon aine. Je me retournai et un gars avec une dent en or qui brillait dans l’ombre de la cabine me jeta sans sourire ni bonjour :

 

- Tu arrêtes la circulation ici !

- Ici ?

- Ici. Le Président va passer. T’arrêtes la circulation ici.

- Euh !... Laquelle ? Celle qui vient du nord ou du sud ?

- T’arrêtes tout !

- T’arrêtes tout, on te le dit, connard ! a rajouté un casque armé là-haut.

Puis, le véhicule est reparti laissant un nuage noir ainsi que deux casques armés qui avaient sauté à mes côtés. Ils me dévisageaient sans aménité. Je leur rendis leur regard avant de me mettre au milieu de la rue. J’arrêtai les voitures des deux côtés en levant les deux bras en croix. Il y en a eu un qui a cru devoir faire le malin. Il roulait doucement mais sûrement, la tête dehors, jusqu’à ma hauteur, pour demander pourquoi, parce que lui il doit trouver de quoi croûter. Les deux casques ont armé leurs armes et le gars s’est tu et a rentré sa tête. Dans l’autre voiture, de l’autre côté, c’était des karanas, ils n'allaient pas moufter. Ils aiment la tranquillité et payent pour ça. On mange tous dans leurs mains mais attention il faut respecter la hiérarchie, les gros poissons pour les gros pêcheurs, les petits entre eux. Présentement, le 4x4, dernier modèle japonais à 7 places, couleur caramel comme il y en a tant (c’est fou l’argent qui roule dans ces rues pourries de Tana !) : c’est nettement au dessus de ma condition. Au moins du 20 litres au cent. Je fis semblant de ne pas les voir non plus.

 

Je restais au milieu de la route les bras ballants, comme si j’attendais une apparition. La question ne manqua pas de fuser. Je fis comme si je n’avais rien entendu. Quand le petit malin, élevant la voix, attira l’attention des casques armés, je lui demandai de répéter.

 

- Je ne mets pas en doute vos compétences, s’excusait-il déjà, ni les ordres justes que vous avez reçus (il sait parler à un flic !), mais je voulais seulement savoir (il ne connaît pas encore les gars du FIS) de quel côté viendra le Président.

- Oh oui, au fait ? fis-je hypocrite. Il passera par où, le Président ?

- … On ne sait pas, finit par avouer un des casques armés au bout d’un moment. Puis il ajouta : l’ordre était d’arrêter les voitures sur cet axe et sur l’axe qui croise celui-ci, plus loin.

- Ah ?!!

- Le Président va à Maputo, précisa-t-il. Il viendra d’ici s’il s’en va directement de son bureau pour l’aéroport ; sinon, s’il passe d’abord par chez lui, il viendra de l’autre axe. Il faut arrêter la circulation sur les deux axes.

 

Les conducteurs, les badauds et moi-même, le regard rivé qui sur les canons, qui sur le casque rutilant, qui sur les musculatures, avons essayé de comprendre l’éclaircissement apporté en hochant la tête. Il faut croire que ça n’éclairait pas vraiment. En tous cas, des signes d’impatience se firent sentir derrière : des interpellations, des jurons étouffés, des coups de klaxon. Je regardais les casques armés sans bouger. Ils longèrent chacun de leur côté les files de voitures en expliquant, peut-être que le Président va passer là ou là. Des voitures de tête, celle du petit malin et le 4x4 japonais, les tentatives de désobéissance devinrent plus franches.

 

- Si le Président arrivait, dit l’un, il ne pourrait pas passer parce que nous bloquons la route !

- La circulation est complètement bloquée, dit l’autre.

- D’un côté comme de l’autre, renchérit le premier.

 

Je continuai à fixer l’horizon.

 

- On ne peut plus reculer, dit le petit malin. Si on peut faire de l’espace entre la voiture de Monsieur et la mienne, on fera un passage pour le Président… mais on ne peut plus reculer !

- A qui la faute ? (il m’énerve celui-là). Il fallait s’arrêter là où je vous ai indiqué au lieu de faire le malin !

- C’est vrai, Monsieur l’agent, je m’en excuse, mais si vous laissiez circuler quelques voitures des deux côtés, le Président passerait sans problème d’où qu’il vienne.

- Moi, j’obéis aux ordres, je m’esquive en désignant de la tête les casques armés.


Pendant ce temps les baleines meurent dans le sud. Un navire marchand turc, le Gulser Ana, vraquier de 189 mètres de long, s'est échoué au large des côtes du sud de Madagascar, fin août. Sa cargaison composée de 39 000 tonnes de phosphates et 7000 tonnes de lubrifiants s’est déversée en mer. Le naufrage a provoqué une pollution marine grave avec l’apparition de la marée noire sur les plages et des poissons morts flottant dans l’eau.

 

Dans les média, il n’y a eu que quelques entrefilets à propos de la catastrophe écologique. Toutes les colonnes des journaux, à part les encarts publicitaires, demeurent occupées, occupées comme les toilettes lorsqu’il y a quelqu’un dedans, ainsi depuis le début de l’année, par la lutte des mouvances pour le pouvoir. Certainement, un ministre de l’accusation jetant à la vindicte des noms de « saboteurs » accroche davantage qu’un ministre qui empêche les autochtones de manger la viande des baleines échouées. Certainement ils ont déjà assez à faire. Ils ne sont là qu’en transit, il faut qu’ils fassent au plus vite. Ils ne se cachent même plus. Ils n’ont aucun scrupule. Ils auraient pu en profiter pour détourner l’attention, un nuage d’études pour la sauvegarde de la biodiversité, on ne pouvait les accuser de complot. Ils auraient fait avancer le schmilblick. Des hommes sérieux se seraient penchés sur la question de savoir comment les poissons respirent dans le pétrole. Des petits malins se seraient affûté le cerveau pour faire monter la sauce de l’indemnisation. Que dalle ! Aucune imagination ! Le ministre de la milice et du vol autorisé, encore lui, je ne suis pas sûr qu’il soit ministre d’ailleurs, en tous cas c’est une haute autorité (de la milice et du vol autorisé), il a accusé l’opposition de vouloir déstabiliser la mouvance gouvernante quand elle clame que des tonnes de phosphate à la mer, ça fait du dégât. Un temps. Ils sont vite retournés à leur besogne. Ceux avant eux ont eu des années, une, voire deux décennies, pour se constituer une réserve sûre, un compte dans une banque près d’un grand lac, un immeuble, un hôtel particulier dans un quartier d’une capitale à côté d’un bois qui coûte cher. Eux, ils ont quelques mois. Il y en a un qui a réussi : en quatre mois, il a eu son petit immeuble en France ; ça y est, il y est, il a arrêté la mouvance. Les autres continuent à jouer à la chaise, il faut être assis, peu importe avec qui, pour tirer lucres d’à peu près n’importe quoi, mais surtout pas pour s’émouvoir des baleines. Quelques ONG ont élevé la voix mais les hautes autorités ont montré qu’elles n’étaient plus d’accord sur les accords d’il y a quelques semaines, et personne n’a rien entendu d’autre. Elles continuent à faire leur pute.

 

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251209

Senghor et moi ou le radotage d'un naïf en bonne compagnie

 

Ceci est la transcription de paroles jetées dans l’euphorie autour d’une table ronde,

à Cerisy-la-salle, en juillet 2006

 

Cette matinée est consacrée selon le programme du colloque aux témoignages de jeunes auteurs. J’ai eu beaucoup de plaisir à entendre chacun parler ici. Merci de m’avoir invité à participer, bien qu’a priori je me suis demandé pourquoi moi.  

Commençons par le mot « auteur ». Mes rares nouvelles publiées le sont dans des recueils qui m’accordent à peine une visibilité. Les éditeurs ne s’engagent pas pour l’instant sur mes romans. Je me prétends tout de même écrivain. Un écrivain sans livre donc, comme beaucoup de littérateurs malgaches. Cet état me rattache aussi peut-être à la catégorie « jeune » : la jeunesse de mon œuvre, très jeune. Dire les balbutiements serait plus exact. On pourrait bien sûr évoquer mon âge. J’ai coutume de dire que je suis né après les indépendances. S’agissant ici de parler de Léopold Sédar Senghor, enfin, on y arrive, il est question ici de témoignages. À charge ? À décharge ? Je me prononcerais plutôt à défaut : j’avoue, je n’ai connu Senghor qu’avant-hier !  

Je le regrette. Je regrette que Senghor ne fasse pas partie du programme scolaire à Madagascar. Il y avait bien Fanon et ses Damnés de la terre. J’ai vu aussi le Roi Christophe joué par mes aînés. Mais point de Senghor. Je regrette encore de ne pas avoir eu assez de curiosité pour aborder par moi-même son œuvre. Pourtant j’ai beaucoup lu. C’est la passion de la lecture qui m’a amené à l’écriture. J’écris parce que dans tout ce que j’ai lu, je ne me suis jamais vraiment retrouvé. Peut-être que si j’avais lu Senghor, j’aurais mis la langue française en bouteille, l’aurais bue, m’en serais saoulé jusqu’à plus soif, au lieu de me torturer à l’écrire comme je le fais (à chaque mot, je consulte gros Bob, à chaque phrase, je verbifie dans Bescherelle). Car Senghor et moi (certes je ne pourrai jamais être agrégé de grammaire), et vous ici, nous partageons bien cette langue, comme me l’a justement rappelé Dominique en me conviant à ce colloque.

J’ai toujours écrit en français. Spontanément. Il est vrai j’ai toujours lu en français. Pas exclusivement. J’ai lu Enid Blyton en français. De même que Brautigan et Gombrowicz. J’ai même écouté le blues en français (« Toute la musique que j’aime… »). Je lis, j’écris, bien sûr en malgache. Mais vers dix ans, quand la première fois je me suis attablé devant l’Olivetti de mon père, à boîtier rouge comme celle de Carol Oates (ça je l’ai su plus tard), je ne me suis pas posé de questions. Cela commençait ainsi : « Le feu incendiait la brousse… ». Texto. Mon principal problème consistait alors dans la description de mes copines dans mon Club des quatre : Hamintsoa était-elle brune ? Haingo avait-elle la peau claire ? blanche ? À l’évidence, elles ne pouvaient pas être noires. Quant à moi, il a fallu que je débarque à Paris à vingt ans pour découvrir que j’étais nègre. Et encore, Senghor dont je connaissais juste le titre de l’Anthologie me dénègrait, me refusait cette définition des « obtus » (Gombrowicz) !  

Je suis resté en France depuis. Je suis devenu l’autre, ici mais aussi là-bas quand j’y reviens. Ce dé-placement de l’autre côté du miroir ne m’a pas laissé indemne. J’ai mis du temps à examiner et comprendre mon image, cette chose dont « l’ignorance pèse et la découverte humilie » (Colette). Peut-être que je me serais débarrassé plus vite de ces vrilles si j’avais lu Senghor. Mais je l’ignorais (je préférais sans doute Gombrowicz, celui de Trans-Atlantique qui face au dilemme entre la fidélité au passé et la liberté du devenir cherche l’éclat de rire général). Ignorer Senghor tout de même : quel mépris ! Et quelle méprise !… Mais enfin, pourquoi ?  

À cause du mauvais souvenir laissé par les tirailleurs sénégalais qui ont maté les miens, en 1947, pour que nous restions français. Sujets français, mais français. À cause surtout de la trajectoire du poète-président, en opposition complète avec celle du poète malgache, un modèle ambigu, un monument national, venant du même village que ma mère, Ambatofotsy-La-Blanche, Jean-Joseph Rabearivelo (1901-1937), qui s’est suicidé à 36 ans. Pétri de traditions, il s’est voulu aussi écrivain d’expression française. Il chantait :  

Si le monde a changé, si ma voix elle-même

renonce à ta musique, ô parler ancestral,

et que, sous le sillon du clair Navire-Austral,

elle chante selon une langue que j’aime,

le sang héréditaire et l’âme de mes morts,

sève toujours vivante en l’arbre qui décline,

m’animent à jamais comme, sur la colline,

le vent du sud souffle au cœur des ficus tors […] 2

L’époque ne lui reconnaissait pas cette liberté. Traité d’alibi du système par les uns, accusé de singer les Blancs par les autres, il a voulu mourir, certes de la désillusion coloniale mais surtout, je crois, à l’inverse de Senghor qui a vécu pour devenir immortel, il est mort pour ne vivre que dans ses vers : « mourir de ne pas vivre », disait-il 3. À 36 ans, il s’en est allé laissant une œuvre immense.

Moi, à 36 ans, je suis devenu père d’enfant métis. Mon œuvre est devant moi et qu’on ne vienne pas me demander pourquoi j’écris en français (« Quoi, ma gueule !?! »). Je n’ignore certes pas que derrière cette question, l’on essaye aussi de me culpabiliser à propos d'une langue, d’un public que je délaisse-rais (certains disent « mon » peuple comme d’autres évoquent « leurs » femmes sur le même plan que « leurs » voitures). J’écris pour le monde. Pour que le monde m’accepte, moi. Si possible, préparer le terrain pour mes enfants. Je veux devenir ancêtre, l’ancienne solution d’être-au-monde. Quitte pour cela à « nommer la perte » de ma langue, destin terrible qui effrayait jusqu’au grand Sony Labou Tansi.

Dans mes livres (ceux que personne n’a lus encore !), je parle de moi. On peut y voir Madagascar certainement, mes personnages sont malga-ches (jusqu’à maintenant), mais avant tout, c’est mon monde, mon univers. Dans ma langue affleure parfois le malgache – j’ai appris à écrire en traduisant des textes malgaches en français –, mais déconstruire le français me semble artificiel. En tout cas, quand j’écris, je n’y pense pas. Je ne réponds pas à une commande idéologique ni commerciale. Je veux être un écrivain dégagé.

En cette année 2006, on ne peut échapper à Léopold Sédar Senghor (ni au mondial de football). Je l’ai connu avant-hier, je disais. Grâce à Nimrod et au beau Tombeau qu’il lui a élevé, j’ai pu apprécier notamment le concept de métissage culturel. Senghor disait : « Les Français ont, derrière eux, une histoire “coloniale” et les hommes d’outre-mer une histoire française ». Je comprends tout-à-fait quand il parle de « métis culturel » : « un rôle ingrat difficile à tenir ». Si mes écrits et ma vie ne suffisent pas à expliquer ma nécessité d’écriture (parce que paraît-il il faut tout justifier), voilà une raison de plus : rappeler cette vérité de chair et de sang soulignée par Senghor.

Ici, maintenant, on me demande comment frayer un chemin après le grand homme. Je suis tenté de répondre : en l’ignorant. Chacun sa route. « Car il n’y a là rien d’autre que moi-même, mon frémissement, mon existence, mon délassement » (Gombrowicz, encore lui). Moi, seul, face au monde. C’est clair, parfois, j’ai besoin d’aide.

 

 

2 Extrait de « Iarive », Volumes. Antananarivo : Imprimerie de l’Imerina éd., 1928.

3 « Et pourtant, et pourtant je meurs de ne pas vivre, / tant j’écoute l’appel de mon génie enfant ! / Ardent, impérieux et souterrain, il vibre, / devient chant de sirène et me séduit sans fin ! » (extrait de « Mourir de ne pas vivre », dans Sylves. Antananarivo : Imprimerie de l’Imerina éd., 1927, p. xxx.).

 

 

 

 

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200611

Tany fady III

 

Installation-performance présentée au Musée historique de Villèle, St-Gilles-Les Hauts, La Réunion, dans le cadre de la cinquième Nuit d'Art de Pleine Lune (5ème NAPL) organisée par l'Association Cheminements, ce 18 juin 2011.

Tany fady III-cabinet

En réponse à l'appel à projet de Cheminements, je voulais remettre sur le tapis le problème du foncier à Madagascar (cf. Tany fady I et II) mais cette fois-ci dans nos rapports avec l’étranger, à l’autre : évoquer les peurs et les convoitises qui s’y rattachent, extirper les rapports au sacré, à l’in­terdit, à l'argent auxquels la notion de tanindrazana (la terre des ancêtres) renvoie. Dans cette perspective et dans un contexte de crise politique permanent, j'ai annoncé vouloir faire comme tout le monde en bradant la terre malgache. On peut évoquer ici des noms d'affaires scandaleuses (Daewoo, bois de rose, permis d'exploitation minière, etc.) et les turpitudes de certains fonctionnaires et autres agents de l'État chargés de gérer des domaines publics qui les gèrent comme leurs propriétés privées. Plus généralement, on peut remarquer en ce temps de misère, notre propension à tout brader, la terre, les forces productives, les femmes, les enfants...

Le projet prévoyait l'installation d'un cabinet de marchand, de faux notaire et de vrai juriste, à l'accueil du Musée, derrière un rideau transparent formé de petits sachets de terre rouge de Madagascar, où l’on peut lors de la performance nocturne, négocier l'achat ou la location d'un peu de cette terre interdite. Chaque acquéreur reçoit alors un lé numéroté avec son acte authentique.

La réalisation de l'installation a rencontré des problèmes techniques, lesquels ont suscité des réactions élémentaires rendant nécessaire l'adaptation d'un concept autre pour la performance renforçant paradoxalement le titre Tany fady, terre sacrée ou terre interdite.

A cause des réglementations phytosanitaires, la terre de Madagascar n'a pu être introduite à La Réunion. J'ai dû chercher un succédané sur place et, me rappelant de mes vagabondages dans les hauts lieux du marronnage, j'ai trouvé une belle terre aussi rouge que la terre malgache à Piton Rouge. Le temps, à la pluie, m'a fait prendre de la terre bien mouillée, presque de la glaise. Au Musée, ne pouvant la faire sécher devant l'accueil, je l'ai étalée sous un ventilateur dans une pièce de l'hôpital des esclaves. Je n'en commençais pas moins à la charger dans des gaines en plastique pour former une ribambelle de petits sachets de terre ; une poignée de terre, un coup de thermo-colleuse, une poignée de terre, un coup de thermo-colleuse, etc., un lé au bout d'une trentaine de poignées, une dizaine de lés au bout de la journée, une tâche simple et répétitive propice à la méditation ... si tout se passe bien.

Tany fady III-hôpital des esclaves

Au bout de quelques jours de travail, douleur au dos et changement radical du projet : je ne brade plus la terre rouge, je ne peux pas la vendre. Je vais la donner car l'argent ne peut pas être le médium de l'échange que je recherche. L'acquéreur doit proposer autre chose en rapport avec pourquoi je ne peux pas vendre cette terre de Piton rouge, chargée au sein de l'hôpital des esclaves au Musée historique de Villèle. Qu'est-ce que l'autre veut en faire ? La performance consiste ainsi à déterminer les termes de l'échange.

 

Au cours de la Nuit d'Art de Pleine Lune durant laquelle près de 2000 visiteurs ont arpenté les espaces du Musée, 22 personnes ont acquis des lés de Tany fady III en échange d'engagements moraux, esthétiques ou poétiques, parfois très personnels. Quelques exemples sont cités ci-dessous avec l'accord des concernés.

 

Ghislaine Bessière, représentant l'Association Rasine Kaf, s'est engagée à intégrer le lé n° 180611-A dans la commémoration de la révolte des esclaves de St-Leu, dont certaines péripéties historiques se sont déroulées à Piton rouge, lieu d'origine de la terre.

Aurélie M., restauratrice d'art, s'est engagée à utiliser la terre rouge du lé n° 180611-E comme pigment dans sa peinture représentant des constructions malgaches à ne pas oublier.

 

Max et Agnès, un jeune couple des Colimaçons, se sont engagés à mélanger la terre rouge du lé n° 180611-F à la terre noire de leur potager pour devenir ainsi leur premier bien commun.

 

Aurélia M., artiste plasticienne s'est engagée à intégrer la terre rouge du lé n° 180611-G dans une prochaine sculpture qui s'appellera Tany fady.

 

Isabelle B., médiatrice culturelle, s'est engagée à offrir le lé n° 180611-I à l'élu de la Région Réunion en charge de la culture, afin qu'il n'oublie pas le lien fondateur qui relie Madagascar et La Réunion.

 

Philippe P., metteur en scène, s'est engagé à mettre le lé n° 180611-N au milieu de son salon traversé de lumières pour honorer la terre mère et les ancêtres.

 

Éric A., médiateur social, s'est engagé à offrir le lé n° 180611-K à Madame Baba de Rivière St-Louis, malgache de 93 ans qui n'a jamais vu Madagascar mais pratique régulièrement des Services Kabaré en hommage à ses ancêtres malgaches.

 

Anne C., pépiniériste à ses heures, s'est engagée à se servir de la terre rouge du lé n° 180611-M pour faire ses boutures de citronniers.

 

Léna D. a reçu pour sa fille Sasha le lé n° 180611-R et s'est engagée à faire fleurir la vie avec.

 

David M. s'est engagé à offrir le lé n° 180611-V à son filleul passionné de minéralogie pour lui faire connaître la belle terre de Piton rouge.